Cela commence dans une plaine bucolique de l’Ontario, à une soixantaine de kilomètres de Toronto. Des prêtres sont pris en charge par les équipes médicales de Southdown, un institut réservé au clergé. Voici le refuge des religieux abuseurs sexuels, alcooliques ou drogués. Outre le traitement de problèmes de santé mentale, cette clinique unique ouverte dès 1965 et composée de psychiatres et de psychologues a toujours fait l’objet d’une grande discrétion sur sa clientèle et ses activités. Au point que le terme «abus sexuels» n’y est mentionné que du bout des lèvres.

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Le président de Southdown, le père Stephan Kappler, préfère, lui, parler de «délinquants sexuels». «Si la personne a des difficultés à respecter les limites professionnelles de son ministère, nous l’aiderons en la traitant afin d’augmenter sa prise de conscience de soi […] à comprendre le sens d’une sexualité adulte et la capacité à vivre une vie de célibat qui a du sens», confie celui qui est aussi le psychologue en chef de Southdown.

Dans le cas où des allégations d’actes pédophiles et plus largement d’abus sexuels sont signalées, le dossier est transféré aux autorités policières et judiciaires.

Gilles Routhier, doyen de la Faculté de théologie de l’université Laval de Québec

Confesseurs, psychiatres, psychologues, et nutritionniste

«Des endroits comme Southdown proposent un cadre où l’individu est confronté à ses choix et accepte de changer ses comportements afin de mieux répondre aux attentes du milieu, compte tenu de son statut d’envoyé de Dieu», souligne Chantal Beauvais, la rectrice de l’Université catholique Saint-Paul, à Ottawa. Les prêtres abuseurs y suivent un traitement de 14 semaines. La thérapie alterne les soins de psychiatres, de psychologues, d’infirmières, mais aussi d’une directrice spirituelle et d’une nutritionniste. Bien qu’il existe des thérapies de groupe, chaque résident reçoit des conseils personnalisés, adaptés à sa situation avec l’aide d’un conseiller spirituel. Les prêtres passent à confesse.

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Southdown peut accueillir une vingtaine de patients dans un environnement uniquement anglophone. Une vidéo promotionnelle de l’institut, intitulée «Prêtres en santé pour une Eglise en santé», révèle un établissement équipé d’une salle de gym ultra-moderne, de jardins enchanteurs et de salons croquignolets.

«Notre principal succès est de rendre les prêtres capables de réintégrer leur communauté», y déclare la directrice de l’établissement, Dorothy Heiderscheit. Le père Kappler se veut plus précis. «L’individu participe à une psychothérapie individuelle et de groupe et à d’autres modalités de traitement psychosomatique […] Vers la fin du programme, un plan continu est établi […] en surveillant les progrès accomplis», souligne le docteur des âmes religieuses pécheresses. Mais «réintégrer sa communauté» n’est-il pas dangereux?

Manque de volonté et de transparence

«Des prêtres ou des religieux pédophiles y ont été envoyés par le passé parce qu’on croyait qu’une thérapie leur permettrait de surmonter leur pratique», confie le doyen de la Faculté de théologie de l’Université Laval de Québec, Gilles Routhier, qui ajoute: «cet institut a accueilli des Canadiens, mais également des personnes d’autres pays»; des Britanniques, ainsi que de nombreux ecclésiastiques américains, dont ceux inculpés dans des scandales d’abus sexuels à large échelle en Pennsylvanie ces dernières années.

Or, des rapports montrent que des prêtres traités dans le cadre de scandales en Pennsylvanie ont récidivé. Les curés abuseurs sont donc suivis désormais après leur sortie. Gilles Routhier précise: «Les diocèses canadiens se sont donné des protocoles stricts dans le cas où des allégations d’actes pédophiles et plus largement d’abus sexuels sont signalées: transfert du dossier aux autorités policières et judiciaires, retrait préventif du ministère.»

Malgré ces nouvelles mesures, Jean-Guy Nadeau, professeur honoraire de théologie à l’Université de Montréal et spécialiste des questions liées aux abus sexuels de l’Eglise, se dit sceptique: «Le plus récent document de la Conférence des évêques catholiques du Canada, publié en 2018, en a déçu plus d’un. La réflexion et la sympathie y sont congrues.»

L’Eglise canadienne, vastes scandales

Le Canada dispose d’un lourd passif en matière d’abus sexuels d’enfants par des prêtres. Les curés québécois ont abusé des milliers d’enfants jusqu’au début des années 1960, moment où l’Eglise catholique québécoise a perdu sa toute-puissance. Ces abus ont donné lieu à des scandales retentissants comme celui des Orphelins de Duplessis. Des représentants d’autres Eglises chrétiennes ont, eux, abusé des milliers de petits autochtones, jusqu’au milieu des années 1990, arrachés à leurs familles pour être placés dans des pensionnats afin d’en faire de bons «Blancs».

Ce que Southdown ne peut régler, ce sont les facteurs systémiques qui contribuent à l’émergence de l’abus.

Chantal Beauvais, rectrice de l’Université catholique Saint-Paul

Le professeur Nadeau précise: «Les enfants, surtout les garçons, y étaient disponibles, sous la main, 24 heures sur 24, sept jours sur sept. On peut imaginer les occasions qu’un tel milieu offrait.» Les condamnations sont rares. Certains, comme le Père belge Dejaeger, purgent actuellement une peine de prison pour avoir violé des dizaines de petits Inuits. Avec la complicité des pères oblats. «On considérait que cela relevait du péché et de la faute morale, donc du secret», conclut le professeur Routhier, qui estime qu’aujourd’hui de tels comportements ont disparu.

«Ce que Southdown ne peut régler, ce sont les facteurs systémiques qui contribuent à l’émergence de l’abus. Il faut se garder de penser que seul l’individu a causé un tort. L’Eglise tout entière doit avoir le courage de poser un regard critique sur sa culture organisationnelle, ses valeurs, ses présupposés, sa théologie en général et sa théologie du ministère», souligne Chantal Beauvais, qui ajoute: «Tant que ce travail ne sera pas fait, les abus, qui sont à la base des abus de pouvoir, vont continuer de survenir.»

Dans une entrevue à la chaîne de télévision TVA à la clôture du sommet du Vatican sur les abus sexuels dimanche dernier, l’archevêque de Québec, Gérald Cyprien Lacroix, a déclaré: «Ce n’est pas un événement magique qui va tout régler.» Et de conclure: «Je suis quand même fier qu’on ait le courage de regarder concrètement ce qu’on veut faire.»