L'hérédité ne joue qu'un rôle mineur dans l'apparition des cancers, l'essentiel des cas est d'origine environnementale. Tel est le message délivré par la plus grande étude épidémiologique jamais réalisée sur des jumeaux, publiée jeudi dernier dans la revue New England Journal of Medicine par une équipe de chercheurs scandinaves et finlandais. La nouvelle n'est pas totalement surprenante: on sait depuis longtemps que nombre de facteurs environnementaux – consommation de tabac ou d'alcool, radiations, certaines infections, exposition à des polluants chimiques, habitudes alimentaires… – favorisent l'apparition de la maladie. Mais les fréquentes annonces de découverte de gènes prédisposant à tel ou tel cancer ont pu faire croire qu'une susceptibilité héréditaire pouvait jouer un grand rôle dans la survenue des tumeurs. Il semble qu'il n'en est rien, à des rares exceptions près.

Les chercheurs suédois, danois et finlandais, dirigés par Paul Lichtenstein du Département d'épidémiologie médicale de l'Institut Karolinska à Stockholm, ont pu mener leur étude rétrospective grâce au fait que ces pays tiennent des registres à la fois de l'apparition des tumeurs cancéreuses dans la population, et aussi de la naissance des jumeaux. Deux vrais jumeaux étant génétiquement identiques, comparer l'incidence des cancers chez ces frères ou sœurs particuliers avec celle de la population générale donne en effet de précieuses indications sur la part héréditaire liée à la maladie.

Les dossiers de près de 90 000 jumeaux ont été examinés. Près de 10 000 d'entre eux ont eu au moins un cancer sur l'un des 28 sites anatomiques les plus couramment touchés par la maladie et qui ont été retenus dans cette étude. Première conclusion: les jumeaux ont une probabilité légèrement plus grande d'être atteints par le même cancer que deux personnes prises dans la population générale. Mais est-ce vraiment dû à des causes génétiques? Pour le savoir, les chercheurs ont également étudié les faux jumeaux, des frères et sœurs génétiquement différents. A l'aide d'un programme statistique, ils ont réussi à quantifier la proportion de trois origines possibles à l'apparition d'un cancer particulier: la part provoquée par des facteurs génétiques; celle due au fait que les deux enfants ont été éduqués dans la même famille, ce qui augmente la similarité entre eux; et enfin celle qui ne peut être imputée qu'à des facteurs environnementaux.

Les résultats soulageront nombre de jumeaux: tous cancers confondus, une personne dont le vrai jumeau est atteint d'un cancer précis n'a qu'un risque très modéré (en général inférieur à 10%) d'être atteint un jour du même cancer. Sur les 28 cancers étudiés, les chercheurs n'en ont trouvé que trois qui présentent une composante héréditaire significative: la génétique entrerait pour 27% dans l'origine du cancer du sein, 35% dans le cancer colorectal et 42% dans celui de la prostate. Ces données confirment plusieurs études effectuées sur des populations migrantes. Le taux de cancer du sein, par exemple, frappant les femmes qui ont récemment émigré des campagnes asiatiques vers les Etats-Unis, est inférieur de 80% à celui que l'on observe chez les Américaines. Après trois générations, les femmes d'origine asiatique ont complètement rattrapé les statistiques américaines. Leur «avantage» n'est donc pas imputable à une résistance génétique à la maladie, mais bien à un mode de vie. Selon Robert Hoover, de l'Institut national américain du cancer, qui signe un éditorial dans le même numéro du New England Journal of Medicine, cette étude confirme également les soupçons des chercheurs au sujet du cancer de la prostate, celui qui semble avoir la plus grande composante génétique. Contrairement aux cancers du sein, des poumons ou de l'estomac, par exemple, pour lesquels des facteurs environnementaux favorisant l'apparition de la maladie ont été clairement identifiés, il n'en est rien pour celui de la prostate.

Le cancer n'est donc en général pas une fatalité génétique. L'étude va donc conforter tous les adeptes de la prévention: éviter de s'exposer à un facteur cancérigène connu reste le meilleur moyen de ne pas attraper la maladie. Elle ne va toutefois pas freiner l'ardeur des généticiens.

La survenue d'un cancer est toujours liée, du point de vue moléculaire, au dysfonctionnement d'un ou plusieurs gènes. Il s'agit donc de mieux comprendre comment les gènes interagissent avec l'environnement.