– Alors, tu viens, chérie? m'a-t-il dit vendredi soir à l'heure du café.

– Mmmh, pas envie, ai-je répondu, le nez dans mon journal.

C'est donc tout seul qu'il est allé voir «Baise-moi».

– C'était comment? ai-je demandé le lendemain, au réveil.

Et là, il a soigneusement cherché ses mots pour élaborer une longue réponse réfléchie. Et je voyais qu'en parlant, il éprouvait ce plaisir de la formulation qui vous fait découvrir, au fur à mesure que vous les nommez, de nouvelles richesses à l'objet décrit. C'est d'abord ce ton qui m'a frappée, un ton respectueux en quelque sorte, pour parler d'un travail que la plupart des critiques ont déclaré, d'un revers de phrase, bon pour la poubelle.

- «Baise-moi» n'est pas un très bon film, a-t-il dit en étalant du beurre salé sur sa tresse, mais quand même, quand même. C'est comme une scène de quart monde qui dégénère. C'est l'histoire de deux femmes qui subissent, jour après jour, violence et mépris et qui absorbent cette violence, comme si elles étaient des éponges. Jusqu'au jour où elles atteignent un point de saturation et où, presque par hasard, elles décident de ne plus subir, mais de renvoyer.

– Mais c'est très intéressant, ai-je dit. Pourquoi alors est-ce que tout le monde ou presque trouve ce film archinul?

– C'est probablement, m'a-t-il répondu, parce que, dans une sorte de déchaînement suicidaire, ces femmes tuent n'importe qui, n'importe comment. Elles ne se vengent pas de ceux qui leur ont fait du mal, elles ne s'en prennent pas aux méchants, et même pas seulement aux hommes. Elles tuent au hasard, et ça, c'est insoutenable. Il y a certainement dans ce film moins de morts que dans n'importe quel Schwarzenegger, mais c'est une violence bâclée, une violence pauvre, très difficile à supporter.

J'ai repris du café en regardant, dehors, le chat du voisin se frotter à un buisson de sauge. J'ai pensé que le plus souvent, dans la vie, la violence circule effectivement ainsi, de l'un à l'autre, puis à un troisième, sans réciproque. Il est rare que les méchants soient punis pour ce qu'ils ont fait. Celui qui en prend plein la figure paie en général pour quelqu'un d'autre et n'y comprend rien.

– En somme, tu me parles d'un film qui vaut la peine d'être vu, ai-je conclu.

– Oui. Tu vas y aller?

– Non.

– Pourquoi?

– Parce que, quel que soit l'intérêt du propos, je n'ai pas envie de VOIR ça.

Il faisait beau, j'ai cherché mes lunettes de soleil pour aller au marché.

En sortant, je me suis promis de lire le livre.