La crise financière est pleine d'enseignements, y compris en matière de psychologie collective. C'est même devenu un cas d'école en la matière, observe le New York Times. Quiconque chercherait aujourd'hui une logique dans le comportement des investisseurs serait déçu, explique le quotidien américain. La peur a pris le dessus et la rationnalité est en berne: les brasseurs d'actions vendent d'abord et réfléchissent ensuite.

Je crains que le problème ne soit plus général. Le pot aux roses a été dévoilé depuis plusieurs années déjà: contrairement à ce qu'affirmaient les prêtres du libéralisme au siècle dernier, les acteurs de l'économie, même rasés de près et en costume Armani, peuvent se montrer, lorsqu'ils doivent prendre une décision, aussi irrationnels que ma fofolle de copine Pamela, qui achète d'abord et réfléchit ensuite. Ils n'échappent pas à un syndrome dont on commence seulement à mesurer l'incidence sur la population adulte: celui de la décision absurde.

Christian Morel, le même qui s'est penché sur l'inanité des modes d'emploi (LT 29.3), a exploré cette fascinante question*. Il a établi, par exemple, que des mois avant l'explosion de la navette Challenger pour cause de joints défectueux, les responsables de l'opération avaient eu accès à la totalité de l'information sur lesdits joints et leur faiblesse à basse température.

Le sociologue s'est aussi penché sur un certain nombre d'accidents d'avion. Dans l'un d'eux, l'appareil s'est écrasé parce que, bêtement, il n'avait plus d'essence. Ou plutôt: parce que durant les trente minutes qui ont précédé le crash, le pilote a obstinément ignoré le signal d'alerte émis par le système de sécurité.

Que s'était-il passé? Au moment du décollage, l'avion avait connu un problème technique mineur. Le pilote avait consacré la totalité de son attention à sa résolution. Au point qu'il en était devenu sourd au signal d'alarme et incapable de «reprioriser l'information» comme on dit chez les décideurs.

Ce dernier cas m'a particulièrement interpellé. Des gars qui empoignent-le-problème-et-ne- le-lâchent-pas-jusqu'à-ce-qu'il-soit-résolu, j'en connais un ou deux. J'admire la qualité de leur concentration. Mais je constate à chaque fois avec stupéfaction que durant cette sorte de transe, l'immeuble peut brûler autour d'eux, ils resteront insensibles aux sirènes de pompiers et à l'odeur de rôti.

Les spécimens que je connais sont tous des hommes. Eh non, ce n'est pas un hasard. Il semble bien que la focalisation chirurgicale soit une caractéristique du cerveau masculin, alors que les femmes embrassent plus volontiers de leur attention l'ensemble d'une situation. Les chercheurs ont beaucoup planché sur le sujet ces dernières années. Certains d'entre eux - l'ai-je lu dans le New York Times? - tirent des conclusions de leurs observations: tout comme la politique, l'économie, disent-ils, serait moins sujette aux catastrophes si elle était gérée par des femmes.

Quoi, vous rigolez? Non, attendez, j'ai dit des femmes. Pas des pitbulls avec du rouge à lèvres.

* «Les décisions absurdes. Sociologie des erreurs radicales et persistantes», de Christian Morel, Paris, Gallimard, 2002