Au bout du fil, une voix pleurait: «Maman, maman!» Le sang d'Adrienne Bard n'a fait qu'un tour. Puis un homme a pris le récepteur pour confirmer à cette journaliste étasunienne établie à Mexico que sa fille avait été enlevée. Voilà, c'était arrivé, c'était son tour.

Quelques minutes plus tard, la mère en détresse sillonnait la maison, suivant les instructions reçues avec la précision d'un robot: dans un sac en plastique clair, elle récoltait tous les bijoux et tout le cash qu'elle trouvait. Surtout ne pas faire la maline en essayant d'oublier quelque chose. Et sa montre? L'homme au téléphone était déçu d'apprendre que ce n'était pas une Rolex. Pourvu qu'il ne le fasse pas payer à sa fille. Se procurer une Rolex pour la prochaine fois au cas où…

Pour résumer, Adrienne Bard est tombée toute cuite dans le panneau. Car pendant qu'elle frisait l'infarctus, sa fille suivait paisiblement son cours du jour à l'université, ignorant que sa mère était victime de la dernière trouvaille imaginée par la pègre mexicaine: le kidnapping virtuel, qui exploite la psychose créée par des décennies de kidnapping réel.

Vous l'aurez compris, dans le kidnapping virtuel, tout est vrai: la terreur des uns, l'intention criminelle des autres, la rançon. Sauf l'enlèvement lui-même. L'un des avantages pour le malfrat est qu'il peut délocaliser son lieu de travail à son gré. Ainsi, une bonne partie des coups de fil reçus par les parents des fausses victimes sont lancés depuis des prisons. Certains kidnappeurs nouvelle génération prennent la précaution d'appeler d'abord l'otage supposé, le priant d'éteindre son téléphone pour cause de travaux sur le réseau. Mais la plupart des détails prévus pour crédibiliser le scénario de l'enlèvement sont inutiles: les personnes qui reçoivent les appels mâchent le travail des criminels, observent les psychologues qui se sont penchés sur le phénomène. Elles croient immanquablement reconnaître la voix familière au bout du fil, même si celle de l'imposteur ne lui ressemble pas. Elles fournissent des valeurs ou des informations qu'on ne leur a même pas demandées. Surtout, elles ne font rien pour vérifier la véracité de l'enlèvement.

C'est ainsi qu'a réagi Adrienne Bard. Son cas, rapporté par le New York Times, est frappant car la journaliste avait toutes les cartes en main pour ne pas se laisser prendre: au Mexique, le kidnapping virtuel est désormais un phénomène connu, étudié, commenté.

D'un point de vue purement industriel, il n'a rien que de très attendu: il y a longtemps que les banquiers ont troqué les pièces d'or pour les millions virtuels, que les dessinateurs ont posé le crayon pour flotter dans un 3D immatériel. J'ai même lu qu'à Berne, l'Institut de médecine légale est en train de mettre au point l'autopsie sans ouverture du corps. Pourquoi les kidnappeurs seraient-ils les seuls à continuer à se salir les mains avec de vrais otages?

Ce qui m'impressionne davantage, c'est que cette nouvelle industrie repose tout entière sur une seule et unique ressource, et sur l'art d'exploiter ses effets dévastateurs: la peur, le plus puissant poison pour l'esprit humain, a trouvé de nouveaux virtuoses.

Brrr.