On est à Genève, à l'automne 1925. «Une mère» anonyme arrive sur les genoux à la fin des vacances scolaires. On comprend qu'elle est mariée mais complètement seule face aux «tâches éducatives», et au bord de l'effondrement. Heureusement, elle a trouvé un «secours inespéré», écrit-elle. Un psy? Un groupe de parole? Non, Dieu, qui «conduit tout ce qu'on lui remet».

Ce texte, avec 7000 autres, est paru dans les «Entretiens sur l'éducation», journal sorti sans interruption depuis 1896 et alimenté par des parents, des médecins, des pasteurs. Ses archives, désormais disponibles sur le web (www.entretiens.ch), offrent un voyage coloré dans

le quotidien des familles genevoises.

Ou alors, on est à South Kensington en 1968 et cette Anglaise a neuf ans. Elle se revoit assise dans le salon d'un hôtel où sa mère est femme de ménage. Elle regarde les Beatles chanter «Hey Jude» sur un écran noir et blanc. Elle s'entend encore demander: «Pourquoi est-ce qu'ils secouent les jambes? Ils ont besoin d'aller aux toilettes?»

Magical Memory Tour (www.magicalmemorytour.com) a recueilli trois mille témoignages décrivant les souvenirs déclenchés chez les uns et les autres par l'écoute d'une chanson des Beatles. D'ores et déjà, les chercheurs de l'Université de Leeds et de la British Association for Advancement of Science, initiateurs du site, y voient la confirmation que la musique, tout autant que la dégustation de madeleines, a le pouvoir d'imprimer et de faire revivre les souvenirs avec une grande acuité. En disséquant le matériel recueilli, ils veulent mieux comprendre le fonctionnement de la mémoire.

En Italie, c'est la «banca della memoria» (bancadellamemoria.it) qui fait parler d'elle (LT du 23.08.08). Cette vidéothèque en ligne se propose de ramasser les vieux souvenirs désaffectés. Ceux du premier enfant italien né dans un gratte-ciel ou de l'infirmière anesthésiste classe 1930 évoquant ses débuts.

La mémoire est un sujet d'avenir et la Toile sa nouvelle patrie. Chaque jour amène une nouvelle trouvaille pour recueillir et conserver, évoquer et transmettre, grâce au Web. Qui aurait imaginé, à la naissance d'Internet, que ce vecteur du futur allait devenir le plus efficace outil d'exploration du passé?

Je ne sais que penser de cette ruée vers le souvenir. Les historiens s'en méfient. Ils craignent que leurs contemporains ne finissent par confondre mémoire et histoire, oubliant le travail de vérification que suppose leur discipline (LT du 30.08.08). Et puis, cette passion pour le passé, n'est-elle pas le symptôme déprimant de notre désarroi face à l'avenir?

Peut-être. Mais je penche pour une interprétation plus optimiste. L'espèce humaine dispose de «tranquillisants naturels» qui remplacent avantageusement les antidépresseurs, rappelait récemment le psychiatre français Boris Cyrulnik pour soutenir un appel contre l'abus de psychotropes. Le tranquillisant verbal, et notamment le mécanisme culturel par lequel le grand-père raconte sa mob à ses petits-enfants, en fait partie. Et comme les familles ne passent plus leurs soirées autour du feu à écouter leurs aînés, une sorte de mécanisme de compensation fait surgir, sur la toile, quelque chose qui ressemble à des veillées façon XXIe siècle.

L'espèce humaine a décidément une fabuleuse capacité d'adaptation. Et ça ne date pas d'hier. Vérifiez sur le web.