Bonjour chers lecteurs, aujourd'hui nous accueillons un invité. Son texte, et la photo qui l'accompagne, aurait dû paraître le 31 décembre dernier, dans le cahier spécial où une brassée de personnalités mondiales répondaient à la question: «Au 1er janvier 2000, à quoi pensez-vous?» L'écrivain et chroniqueur Pierre Leuzinger, qui régale depuis 19 ans les lecteurs de L'Hebdo, avait accepté de participer, mais sa contribution a été victime d'une erreur d'aiguillage et je ne l'ai retrouvée que ce matin dans mon courrier. Trop bête, hein?

Normalement, ce genre d'erreur ne se rattrape pas. Chaque jour, auréolé de gloire ou le rouge au front, on tourne la page, telle est la loi d'airain du quotidien. Moi, je rêve d'un journal où il serait permis, deux jours plus tard, de glisser des «Hep! J'ai oublié de vous dire…» des «Nous n'avions pas de place pour cette nouvelle samedi, la voici aujourd'hui» et des «J'ai enfin réussi à joindre le docteur Fripon, mieux vaut tard que jamais».

Mais que dis-je, je rêve. Le futur n'a-t-il pas commencé? Voici donc un «Pardon, ce texte ne nous est pas parvenu à temps, mais ce serait trop dommage qu'il se perde». Finalement, si on veut résister au flux mondial de l'information, on peut.

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«Ressurgie d'un tiroir de mon ego profond, cette photo m'obsède…. Il est assez inconfortable de se sentir dépassé par «ses» idées. Celles, au moins, sur lesquelles on croyait rouler plus vite que son ombre. J'avais foi dans les vertus de l'internationalisme, de quelle teinte qu'il fût, pourvu qu'il signifie oubli des frontières. On y va. On fonce. Mais au prix final de la liquéfaction des nations, à l'exception d'une seule: celle qui entend dire le droit à ce qui reste des autres. J'espérais nous voir sortir des tranchées de la culture autochtone pour marcher gentiment à la rencontre d'autres modes de vie et de pensées. On y va. Enfin, si on veut… Notre culture se meurt. Nous sommes toujours dans nos tranchées. Mais nous y respirons à pleins poumons une culture unique, produite ailleurs et à la fabrication de laquelle nous n'avons aucune part. Pour apprendre à chacun à respecter la diversité de l'autre, je misais beaucoup sur la connaissance généralisée d'au moins une langue autre que l'idiome dit maternel. On y va. On fonce. Sauf que la roue qui me passe sous le nez est celle du monolinguisme anglo-américain.

»Pessimiste? Pas du tout. Ce bolide est le mien, dans ma tête. Hors de la photo, il y avait beaucoup d'autres voitures. Elles ont gardé leurs roues. Et l'une d'elles a forcément gagné la course.»

Pierre Leuzinger