Quand on fait une grillade dehors, c'est la saucisse de veau que je préfère. De ça, au moins, je suis sûre. Et aussi qu'il faisait délicieusement tiède, dimanche soir, sur le gazon. Il y avait là quelques amis, du vin léger, du taboulé, des saucisses variées et un intéressant sujet de conversation. Quelqu'un avait lu l'histoire de cette banquière anglaise et de son mari manager, tous les deux dans la trentaine, qui ont décidé de se mettre un embryon au frais pour plus tard, pour quand ils auraient le temps d'élever un enfant. Là, tout de suite, ils sont trop occupés avec leur carrière et dans quelques années, les ovules de madame seront de moins bonne qualité. La solution la plus rationnelle, ont-ils jugé, est de créer un embryon aujourd'hui, en éprouvette, de le congeler et de reprendre la suite des opérations la quarantaine venue.

Je crois que cette glaçante histoire aurait eu moins de succès sur le gazon si la protagoniste avait exercé un autre métier. Mais une banquière, c'est indubitablement froid et sans cœur. Elle a fait un tabac. Chacun a repris du taboulé et a exprimé son indignation, ainsi que ses inquiétudes face aux dérives de la science. Quelqu'un a dit que c'était «orwellien» et il y a eu des hochements de têtes.

Ensuite un bébé a pleuré. Le papa s'est précipité. Il a pris son fils dans ses bras en lui murmurant des mots doux et s'est éloigné avec lui pour aller le changer.

C'est un homme de 50 ans, qui s'est remarié récemment. Avant, il a eu une première femme et deux enfants, qui sont aujourd'hui adultes. Cette première vie de famille a duré presque vingt ans, mais ses enfants ne l'ont pas beaucoup vu. Il était trop pris par son travail. Il a gagné beaucoup d'argent, il l'a claqué frénétiquement, puis il en est revenu. Aujourd'hui, c'est un homme plus tranquille, qui jouit agréablement d'une certaine distance face aux choses. Avec son nouveau bébé, il a découvert les joies de la paternité. Il passe des heures avec son fils à lui tripoter les petons et à répondre à ses sourires.

L'autre soir, sur le gazon, cet homme était venu présenter sa nouvelle famille à ses enfants et à sa première femme. Il y avait une drôle d'ambiance autour du néo-papa modèle. Trois paires d'yeux incrédules suivaient chacun de ses tendres mouvements. Sa fille aînée a bravement souri jusqu'au bout, mais elle m'a avoué ensuite qu'il lui était insupportable, à 25 ans bien sonnés, de voir son père donner à un autre enfant ce qu'elle n'avait pas reçu.

D'ailleurs, alors que tout le monde condamnait sans appel la banquière anglaise, elle, la fille saisie de jalousie rétrospective, est la seule qui n'ait rien dit. Elle a peut-être pensé qu'elle aurait préféré être congelée pour pouvoir profiter, vingt ans après, de son père. Elle a peut-être envié l'embryon anglais d'avoir, dans sa future famille, non seulement un homme, mais aussi une femme de carrière.

Et moi, n'étant soudain plus sûre de rien, j'ai repris une saucisse de veau.