En faisant de Juan Diego le premier saint indien de l'histoire catholique, Jean Paul II s'apprête peut-être à canoniser le plus grand mythe créé par les conquistadors pour convertir les peuples indigènes. Depuis des mois, de hauts prélats mexicains soutenus par des scientifiques préviennent le pape du risque de «discrédit» lié à la promotion d'un personnage dont «l'existence historique n'a pas été prouvée». En vain. Jean Paul II, malgré sa faiblesse physique, aura mis un point d'honneur à réaliser mercredi cette messe de canonisation à Mexico, dont les coulisses ont, au cours des derniers mois, pris des allures de véritable procès en sorcellerie.

Mené par l'abbé de la basilique de Guadalupe Guillermo, Schulenburg, un groupe de cinq hauts dignitaires de l'église mexicaine ose critiquer, dès l'annonce de la canonisation de Juan Diego en janvier 2002, ce que, selon leur expression «bon nombre d'universitaires et de gens cultivés préfèrent taire tant le sujet est passionnel». Juan Diego, Indien qui aurait vu la Vierge en 1531, est en effet le pilier de l'évangélisation d'un Mexique hyperfervent. Le culte qui lui est associé, celui de la Vierge de Guadalupe, est d'ailleurs considéré comme le plus important d'Amérique latine, premier continent catholique par le nombre de ses fidèles. Selon le récent ouvrage publié par Guillermo Schulenburg, l'existence de Juan Diego n'en est pas moins douteuse, car il n'existe aucun témoignage direct concernant sa vie, les premiers manuscrits lui faisant référence datant de la moitié du XVIIe siècle.

Alors que de nombreux historiens étrangers ont également mis en doute l'existence du futur saint, l'un des chercheurs les plus réputés du Mexique, Miguel Leon Portilla, a récemment appuyé les propos des religieux en précisant «qu'avant la conquête espagnole, un temple aztèque dédié à la déesse mère Tonantzin s'élevait sur la colline Tepeyac», le lieu où Juan Diego aurait vu la Vierge de Guadalupe. La Vierge espagnole, image populaire de la mère dans le pays natal du conquistador Hernan Cortès, «aurait donc servi à détrôner une déesse indigène». La destruction systématique des temples indiens et la construction d'églises sur leurs emplacements sont une pratique des conquistadors bien connue: le culte de Guadalupe n'aurait pas échappé à cette règle.

Selon la tradition mexicaine, l'humble Indien Juan Diego voit apparaître la Vierge dont l'image s'imprime – en guise de preuve miraculeuse – sur sa chemise. L'abbé de la basilique de Guadalupe confie dans son ouvrage qu'une expertise scientifique réalisée en 1982 achève de le convaincre que le miracle toujours vénéré par des dizaines de millions de Mexicains n'est «qu'une peinture». «Par amour de la vérité», Guillermo Schulenburg dit prévenir le Vatican pour la première fois en 1998, alors que Juan Diego doit être béatifié (première étape avant la canonisation). En guise de réponse, l'Eglise romaine nomme cardinal de Mexico un fervent défenseur de Juan Diego, Norberto Rivera, puis établit un second miracle – nécessaire pour procéder à une canonisation. Un jeune Mexicain qui se rétablit rapidement après une chute d'un immeuble de 10 mètres sera déclaré sauvé par les prières de sa mère adressées à la Vierge de Guadalupe.

«Les ennemis de l'église» comme les qualifiera le secrétaire de la Conférence épiscopale mexicaine, eux, ont droit à un véritable lynchage. Le cardinal Rivera pousse Mrg Schulenburg à se retirer de son office d'évêque et plusieurs manifestations de groupes conservateurs exigent son expulsion aux cris de «Vive Juan Diego! A bas le traître!» L'un des complices de l'abbé, Carlos Warnholtz, professeur de droit à l'Université pontificale de Mexico, perd également ses fonctions de cadre de la basilique de Guadalupe.

Balayés par leur hiérarchie, qui nie avoir exercé la moindre pression et avoir refusé le débat, les prélats rebelles se seront, semble-t-il, sacrifiés sans grand succès. Depuis plusieurs jours, l'arrivée du pape à Mexico focalise quasiment tout l'intérêt des télévisions, de la presse, du monde politique et la polémique sur l'existence du nouveau saint n'intéresse personne. La canonisation de «l'Indien Juan Diego», orgueil d'une nation qui revendique sa foi chrétienne et ses racines indiennes renforcera sans aucun doute la popularité d'une Vierge dont l'image est présente dans la quasi totalité des appartements, des taxis, des commerces et des bistrots du Mexique.