Lausanne, quartier résidentiel. Ce matin-là, les vieilles dames à chien qui normalement hantent le tea-room voisin ne sont pas sorties. Le vent souffle une température indécente de – 6° sous un soleil impuissant. Entre les buis taillés, trois hommes en jaune s’affairent autour d’un trottoir éventré. Avec leurs profils de bibendum fluo, les bonnets tirés jusque sur des yeux qui pleurent de froid, des gants de combat qui font des mains de titan, ils pourraient travailler sur une lune de Saturne, les conditions n’y seraient pas moins hostiles. L’un massacre le bitume à la tronçonneuse. L’autre conduit une petite grue jaune comme dans un rêve d’enfant. C’est le troisième que l’on attrape entre deux travaux d’Hercule pour lui demander un peu de conversation. Pourquoi pas… mais on n’aura pas plus de 10 minutes. A peine ce que l’on supporte, de toute manière, en restant immobile sous ce vent.

Je travaille dans la construction depuis 12 ans. Heureusement que je supporte bien le froid! On ne s’arrête pas de travailler en hiver. Seulement quand il neige beaucoup, mais c’est très rare. Et ces jours-là, on n’est payés que 80% de notre salaire. Les horaires, c’est huit heures de travail en hiver et neuf en été, avec une heure de pause à midi. Il m’est souvent arrivé de devoir déblayer la neige avant de commencer à travailler. Mais le plus dur pour moi, c’est pas le froid, c’est quand il pleut.

»Dans notre métier, ça devient de plus en plus difficile quand on vieillit. Moi, j’ai 34 ans, je suis encore jeune. Mais dès qu’on arrive à 50 ans, on supporte moins, on est moins résistant, et les patrons, ils aiment pas ça. Alors ils cherchent des excuses pour nous mettre dehors. Je l’ai déjà vu dans d’autres entreprises que la mienne. Ceux pour qui c’est le plus dur, c’est les manœuvres. Parce qu’ils sont mal payés, et c’est eux qui font le plus difficile. Moi, je suis contremaître. Mais j’essaie d’être le plus possible sur le terrain, pour montrer l’exemple. Là, j’ai fini un chantier, je fais un remplacement dans une autre équipe.

»Ça me fait plaisir quand les gens posent des questions et s’intéressent à ce qu’on fait. Parce que trop souvent, en Suisse, on nous traite comme des esclaves! On nous insulte parce qu’on fait du bruit avec les travaux, que ça empêche de passer… Mais les gens ne se rendent pas compte qu’on fait ça pour leur rendre service. Regardez, on est en train d’élargir un trottoir.

»Dans mon pays, au Kosovo, les gens ne sont pas aussi durs. Mais maintenant, j’ai la nationalité suisse. Je suis installé vers Renens, et mes deux enfants vont à l’école ici. Ils sont grands, ils ont 14 et 17 ans. Je suis séparé de leur mère depuis longtemps, et ils vivent avec moi. Ça n’a pas toujours été facile… Eh oui, quand on rentre du travail, c’est le pire qui commence! Mais je rigole. J’ai de la chance, je peux leur faire confiance, et ils m’aident beaucoup à la maison. A Noël, l’entreprise ferme deux semaines. Je n’ai pas encore de projet précis. A part me reposer.

Chaque jour, le portrait d’une personne bravant le froid. Demain: le nageur en eaux glacées