L’école, c’est le terrain du jeu, de l’apprentissage, de l’innocence… de l’intolérance, aussi. Un mal discret qui guette, de la classe au préau, du primaire au post-obligatoire, et fait des ravages: le mois dernier en France, une lycéenne transgenre, exclue de son établissement pour avoir osé porter une jupe, se donnait la mort.

L’homophobie et la transphobie font partie des violences les plus fréquentes en contexte scolaire, rappelle Caroline Dayer – qui en a justement fait son affaire. En septembre dernier, le Département de la formation, de la jeunesse et de la culture vaudois (DFJC) lui donnait pour mission de définir et d’ancrer, dans les lieux de formation du canton, une politique de prévention et de respect en matière de genre et d’orientation affective et sexuelle. Favoriser une école respectueuse de toutes et tous, en somme. Vaste programme auquel s’est attelée sans tarder cette experte en prévention et traitement des violences et discriminations, qui les combat sans relâche depuis vingt ans.

«Décollement du nombril»

Sa fibre sociale, Caroline Dayer, 42 ans, l’a vue naître comme elle à Hérémence, commune perchée sur les flancs du val d’Hérens. Lorsqu’on s’en étonne, elle sourit derrière ses lunettes rondes. «Mes parents nous ont donné, à mon grand frère et moi, une éducation égalitaire.» Un cocon progressiste contrastant avec le sexisme qu’elle observe autour d’elle. L’invisibilisation des femmes dans le Valais conservateur des années 1980 la chiffonne. «Je posais beaucoup de questions et on me répondait «c’est comme ça». Ça ne me suffisait pas!»

Pour combattre les injustices, il faut les déconstruire. C’est avec cette conviction que Caroline Dayer opte pour un cursus en sciences sociales à l’Université de Genève. Autant dire la grande ville («New York! San Francisco!») pour cette native des montagnes, qui les quitte pourtant avec soulagement. Cet exil, ce «décollement du nombril» même, est nécessaire «pour découvrir d’autres façons de faire, de penser et prendre conscience de sa propre éducation».

La sienne s’étoffe: sociologie, anthropologie, science de l’éducation (lunettes sociétales, toujours), puis séjour scientifique à Paris (nouveaux horizons, encore) et, en parallèle, le certificat de l’Ecole doctorale lémanique en études genre. Le genre? Un des concepts clés qu’elle s’applique à démêler. Jolis termes pour thèses universitaires, disent les sceptiques des années 2000; outils pour comprendre les réalités et éclairer le terrain, rétorque Caroline Dayer.

Le sien sera celui, sonore et coloré, des écoles romandes, qu’elle sillonnera dès l’obtention de son doctorat en 2009. Très vite, l’experte sent les injures planer dans la cour («comme une épée de Damoclès, elles blessent avant même de tomber») et, chez les élèves, le besoin d’en parler. Mais tous et toutes n’en ont pas l’occasion. «Certains établissements mettent des projets pédagogiques en place, d’autres rien du tout. Les élèves ne devraient pas tomber «par chance» dans une telle école.»

Des disparités devenues enjeux de santé publique. La preuve: le canton de Vaud la nomme en 2020 «experte des questions d’homophobie et de transphobie». «Le fait que ces deux mots figurent dans l’intitulé même du poste, au lieu d’être dilués dans des thématiques vagues, est un message fort», se réjouit Caroline Dayer.

Les mentalités évoluent donc, mais la haine résiste. Et touche énormément d’enfants, souligne la chercheuse. Des élèves lui confient qu'ils et elles ne «se sentent en sécurité nulle part», vivent des violences au quotidien et n’osent pas en parler à leurs parents. Un entourage familial parfois rejetant, d’où l’importance du pilier scolaire. «Elle ne peut pas tout porter, mais il est du devoir et de la responsabilité de l’école de créer un environnement sûr et des conditions d’apprentissage sereines.»

Autour du caquelon

Alors, depuis quelques mois, Caroline Dayer mène des entretiens de recherche auprès du corps enseignant, de doyens et doyennes, d’infirmiers et infirmières – à tous les échelons scolaires, de Lausanne à La Tour-de-Peilz. Son but: prendre la température pour ensuite établir (ou pérenniser) des programmes luttant efficacement contre l’homophobie et la transphobie. Le bilan de son enquête ne sera pas connu avant le printemps, mais Caroline Dayer note déjà la persistance des tabous, et une passivité générale face aux attaques. Or, «le silence tue autant que les violences».

Caroline Dayer se réjouit d’une chose: en accédant à davantage de ressources, en ligne notamment, les élèves LGBTIQ font leur coming out plus tôt qu’avant. Mais leurs questions restent invariablement les mêmes: à qui parler, à qui s’identifier? Espace de confidences, internet peut vite devenir venimeux – comme lors de l’acceptation par le parlement du mariage civil pour tous et toutes en Suisse, qui a vu pleuvoir les commentaires haineux, déplore Caroline Dayer. Qui ne passe pas un jour sans en croiser.

«Plutôt qu’une source de découragement, ça me rappelle que ce que je fais a du sens et qu’il reste du travail.» Tout de même, ôte-t-elle parfois sa cape de justicière sociale? Seulement au moment de «manger un caquelon». Caroline Dayer marque une pause, puis rigole: «Quoique le sujet finisse toujours sur la table!»


Profil

1978 Naissance à Sion.

2009 Doctorat en sciences de l’éducation, à l’Université de Genève.

2012 Séjour scientifique à Paris, à l’Ecole normale supérieure et à l’Ecole des hautes études en sciences sociales.

2017 Parution du livre «Le Pouvoir de l’injure – Guide de prévention des violences et des discriminations» (Ed. de l’Aube).

2020 Experte des questions d’homophobie et de transphobie dans les lieux de formation, au Secrétariat général du département de la formation, de la jeunesse et de la culture, à l’Etat de Vaud (DFJC).


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