Triste Europe… La végétation qui succéda aux glaces du Quaternaire n'a guère inspiré les premiers agriculteurs. Elle n'a en tout cas pas laissé de grandes traces dans nos assiettes. L'essentiel des légumes que l'on consomme aujourd'hui ont été importés du Proche-Orient et d'Asie et, plus tardivement, des Amériques. Le résultat: une ratatouille formidable qui mêle les goûts de presque tous les continents. Sauf ceux de l'Europe et de l'Afrique, pourtant berceau de l'humanité. Deux ouvrages récemment sortis de presse racontent cette histoire à leur façon. Le premier, La plus belle histoire des plantes1, retrace la conquête de la planète par les végétaux puis les interventions successives de l'homme sur la flore, des premiers semis sauvages jusqu'aux biotechnologies les plus modernes. Le second, Guide des légumes du monde2, dresse l'inventaire des 70 espèces de légumes les plus cultivées dans le monde. Dans cet ouvrage richement illustré, l'auteure précise leur origine, explique comment on les cultive, et comment ils se dégustent. Voyage dans l'espace et dans le temps, sur la trace des premiers végétaux domestiqués.

L'histoire a débuté il y a quelque 10 000 ans lorsque les hommes, jusque-là chasseurs-cueilleurs, inventent l'agriculture. Ils ont sans doute commencé à cultiver, un travail pénible, les espèces les plus rares qu'ils ne pouvaient récolter juste en tendant la main. L'idée a d'ailleurs mûri presque partout où les hommes – ils n'étaient alors que 5 à 10 millions sur la Terre – s'étaient installés: l'agriculture est ainsi née simultanément dans plusieurs foyers indépendants de toute influence extérieure, répartis sur la planète.

Le foyer le plus important est sans doute le Proche-Orient. L'orge, peu exigeante en ce qui concerne le climat et le sol, a vraisemblablement été la première céréale cultivée dans cette région. Les archéologues ont également retrouvé des blés parfaitement domestiqués datant de 9500 ans. La région a par ailleurs été le berceau de la culture de certaines légumineuses, pois et lentilles, et du lin, pour les textiles.

Autre foyer important: la Chine. L'agriculture y a été inventée il y a 8500 ans dans le bassin du Huang He (fleuve Jaune). Là ce sont le millet des oiseaux, le chou et le navet qui ont été semés les premiers. Riches de ce savoir-faire, les Chinois ont ensuite exporté leur technique au fil de leurs migrations en direction de la Corée, lieu de naissance du soja, et dans la vallée du Yangzi Jiang (fleuve Bleu), où ils domestiquèrent le riz.

Les Amériques centrale et du Sud ne sont pas en reste. Dans ce troisième foyer majeur, les hommes commencèrent par cultiver le piment et l'avocat. Il y a 7000 ans, apparurent le maïs, la courgette, la citrouille, le tabac… Puis diverses variétés de haricots, le lupin, la pomme de terre (dans les Andes) et la tomate. Plus étonnant, le foyer retrouvé en Papouasie-Nouvelle-Guinée où les hommes, il y a 12 000 ans déjà, avaient appris à domestiquer le taro, une sorte de gros navet poussant dans la forêt tropicale.

Les autres régions du monde ont été beaucoup moins prolixes. L'Amérique du Nord a été le dernier foyer de l'agriculture, le plus récent et le plus pauvre. La seule plante majeure domestiquée sur ce continent est le tournesol. Aucun foyer d'origine n'a été recensé en Afrique. Ni en Europe.

Moins malins les premiers Européens? Moins chanceux, plutôt. Il y a 12 000 ans, les glaciers envahissaient encore le continent. Les plantes qui avaient reculé devant la fraîcheur du climat en colonisant des régions plus méridionales s'étaient heurtées à la Méditerranée. Lors du réchauffement qui a suivi le retrait des glaces, elles n'étaient donc plus là pour reconquérir les terres plus septentrionales, la flore européenne devait être très appauvrie. Contrairement au Proche-Orient, où il n'y a pas de barrière marine et où la végétation a pu effectuer des va-et-vient en fonction des climats très changeants qui ont sévi durant les glaciations du Quaternaire.

Les gastronomies italienne ou française seraient donc bien pauvres si l'homme n'avait emmené dans sa besace d'abord, puis dans les bateaux et les avions, des semences domestiquées ailleurs. En cherchant beaucoup, on ne peut citer comme plante d'origine européenne que certains choux et quelques salades. Pas les laitues ni les pommées, dont les premiers ancêtres étaient déjà appréciés des habitants de l'Egypte ancienne. Plutôt la mâche ou le cresson.

1. «La plus belle histoire des plantes – Les racines de notre vie», par J.-M. Pelt, M. Mazoyer, T. Monod et J. Girardon. Seuil, 195 p.

2. «Guide des légumes du monde – Les légumes de nos régions, les variétés exotiques», par E. Lemoine, Ed. Delachaux et Niestlé/Les compagnons du naturaliste, 184 p.