Retrouvailles: après une histoire commune multimillénaire et un XXe siècle passé à s’éloigner, la ville et l’agriculture se retombent dans les bras l’une de l’autre. L’un des entremetteurs de cette idylle retrouvée, c’est le design qui, de l’échelle d’un bac à jardiner à celle de tout un territoire, est en train de déployer des solutions pour harmoniser le travail de la terre et l’hypermodernité urbaine. Pendant ce temps, l’agriculture elle-même se modifie, adoptant des idées citadines telles que le mode de vie durable… Créée en 2009 à l’Université Ryerson à Toronto, installée jusqu’au 30 octobre sur le terre-plein ­devant le site Géopolis de l’Université de Lausanne, l’exposition itinérante Carrot City explore ce lien à travers une série de réalisations piochées partout dans le monde. A chaque montage (25 villes, 10 pays jusqu’ici), l’installation s’enrichit: cinq panneaux ont été créés pour présenter des expériences suisses. Responsable de l’étape lausannoise, géographe spécialisée dans les relations ville-campagne, Joëlle Salomon Cavin répond à nos questions.

Le Temps: Qu’est-ce qui vous a menée à «Carrot City»?

Joëlle Salomon Cavin: Mon thème de recherche sur «la ville mal-aimée». En essayant de comprendre comment se forment, en particulier en Suisse, l’image négative de la ville et l’hostilité anti-urbaine, on voit que tout cela se construit en relation à une vision idéalisée du monde rural. En Suisse, l’élaboration de l’identité nationale au XIXe siècle se fonde sur l’idée d’une ruralité vertueuse, en opposition à une ville polluante et d’une moralité douteuse: le «gouffre de l’espèce humaine» dont parlait Rousseau. Ces deux mondes sont séparés dans l’imaginaire collectif, mais aussi dans les pratiques et dans les politiques territoriales. D’un côté, l’univers des architectes et des urbanistes; de l’autre, celui des agriculteurs et des agronomes.

– Mais tout cela change…

– L’agriculture urbaine est en train d’émerger partout en Suisse; de plus en plus d’espaces sont mobilisés pour ces pratiques: balcons, toits, parcs… Il s’agit souvent de jardinage collectif, couplé avec l’idée de créer du lien social, ce qui le différencie du modèle traditionnel des jardins familiaux. Parallèlement, l’agriculture professionnelle est de plus en plus intégrée aux projets urbanistiques, car la surface des villes s’étend et les espaces agricoles sont pris dans cette extension… Tradition­nellement, l’aménagement du territoire entoure les villes d’espaces verts ayant une fonction paysagère. A Genève et à Lausanne, on a commencé à aller au-delà, incluant l’activité économique nécessaire pour que le paysage se maintienne. Il y a également des pratiques qui visent à rapprocher consommateurs et producteurs, en réduisant les intermédiaires et en développant une agriculture de proximité. Tout ceci se développe de manière exponentielle, avec des initiatives qui viennent aussi bien des citadins que des agriculteurs, des urbanistes que des responsables cantonaux pour l’agriculture.

– Ce phénomène touche-t-il tous les pays industrialisés?

– Oui. Traditionnellement, on pouvait opposer le Sud au Nord. Dans les pays du Sud, l’agriculture urbaine a toujours été très répandue, portée par des gens qui émigrent en ville et qui, pour se nourrir, cultivent des espaces libres, avec une limite fluctuante entre l’autoconsommation et l’économie marchande. Dans le Nord, les citadins cultivent par hobby, pour l’enjeu social, pour la qualité alimentaire… Mais, avec la crise économique, même à Genève, vous trouvez des gens pour qui ce n’est pas du tout trivial économiquement de planter et consommer ses propres légumes.

– Y a-t-il un enjeu de souveraineté alimentaire?

– On confond souvent deux notions. L’idée que les villes deviennent autosuffisantes est absurde, l’enjeu n’est pas là. Si tel était le cas, on serait obligé de développer les serres, l’agriculture intensive – et aussi de changer de régime alimentaire, en réduisant drastiquement la viande… L’idée de souveraineté alimentaire implique de privilégier ce qui est produit localement, sans exclure le reste, et de payer un juste prix. C’est une notion délicate, car elle est parfois utilisée pour demander une fermeture de frontières.

– Quel est le rôle du design?

– L’expo s’articule en cinq niveaux: celui de la planification urbaine, le niveau communautaire et de quartier, celui des logements (avec les pratiques agricoles incluses dans la conception d’un bâtiment), celui des toits (qui représentent un potentiel de surface extraordinaire) et enfin celui des composants: des contenants qui permettent l’agriculture dans un environnement où il n’y a pas forcément de sol disponible. Il y a beaucoup de réflexions sur l’utilisation de sacs ou de bacs en bois déplaçables et prêts à l’emploi. Dans une ville comme La Havane, vous voyez les gens cultiver des légumes dans des pneus ou des bouteilles en plastique.

– Des exemples suisses?

– UrbanFarmers à Zurich et Bâle, une entreprise spécialisée dans la mise en culture des toits et dans l’approche aquaponique, qui met en symbiose la culture des végétaux et l’élevage des poissons: les déjections de ceux-ci nourrissent les plantes, qui à leur tour épurent l’eau pour les poissons… Le jardin de la Duche à Nyon, un parking qu’on a recouvert de vignes… Le Frau Gerolds Garten à Zurich, un potager et un resto aménagés dans des containers maritimes en zone industrielle… Ou la Food Urbanism Initiative, qui vise à adapter la forme urbaine à l’agriculture.

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