Société

Au Castro, l’identité gay s’effrite

Les habitants du quartier historiquement gay craignent que leur patrimoine ne disparaisse. Des bars mythiques ont fermé et des ingénieurs de la Silicon Valley y ont emménagé. La ville prend des mesures

«Le Temps» propose une opération spéciale en racontant, depuis San Francisco, les innovations à venir dans les domaines scientifiques, technologiques ou culturels. Nos seize journalistes, vidéastes, photographes et dessinateur parcourent la ville, la Silicon Valley et la Californie pour découvrir les nouvelles tendances au cœur de ce laboratoire mondial de l’innovation.

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Au comptoir, des hommes d’un certain âge sirotent un verre de vin blanc. Des boiseries et des luminaires en vitrail donnent un charme désuet au bar, dont l’espace est baigné par la lumière naturelle. Derrière la baie vitrée du Twin Peaks Tavern, un immense drapeau multicolore flotte dans le ciel du Castro. Ouvert en 1971, le lieu offre un point de vue privilégié sur le quartier gay de San Francisco.

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A l’extérieur, des couples se tiennent la main. Un homme attend le bus. Un autre pénètre dans l’établissement historique et commande une bière. Enthousiaste, le serveur remplit généreusement les verres. Mais son sourire s’efface lorsqu’il évoque la mutation de son quartier. «Si vous décidez de quitter le Castro, vous ne pourrez plus jamais y revenir», lâche Sam. Ces dernières années, la population qui défile devant son bar a changé. Aujourd’hui, il est plus facile de croiser des poussettes que des drag-queens.

Ballet de navettes

Le Castro est devenu l’un des quartiers les plus chers de San Francisco. Il faut débourser en moyenne près de 2,7 millions de dollars pour s’offrir une maison à l’architecture victorienne, selon les données de Paragon Real Estate Group. Dans les années 1960 et 1970, ces habitations spacieuses se vendaient pour une bouchée de pain: entre 20 000 et 40 000 dollars. Les rues bordées d’arbres ont séduit les employés des géants de la tech. La famille de Mark Zuckerberg a lancé le mouvement. En 2012, le patron de Facebook s’est offert une magnifique demeure pour environ 10 millions de dollars.

Tous les jours, des bus de Google, Yahoo! et d’autres entreprises font la navette entre le Castro et le cœur de la Silicon Valley. Accoudé au comptoir du Twin Peaks Tavern, un homme qui se fait appeler John confie apercevoir les grappes d’ingénieurs à l’aube. Il vit dans le quartier depuis six ans. «Seules les personnes aisées peuvent se permettre de vivre dans ce coin de la ville. Beaucoup d’homosexuels déménagent vers la périphérie», regrette cet homme «très secret».

Le ressentiment à l’égard de cette nouvelle population connectée s’est intensifié ces dernières années. En 2016, des graffitis ont commencé à apparaître sur les façades, avec cette mise en garde: «Les homosexuels détestent les ingénieurs.» Beaucoup de vieux bars et d’entreprises gays du Castro ont disparu, tandis que des boutiques et restaurants haut de gamme ont ouvert leurs portes.

Colère profonde

Dans les années 1970, le quartier était un refuge pour les homosexuels. Les jeunes dégotaient un premier emploi qui leur permettait de vivre correctement. A cette époque, Harvey Milk s’y installe avec son compagnon. Il ouvre une petite boutique d’appareils photographiques au 575 Castro Street. Porté par une communauté soudée, il deviendra le premier élu superviseur ouvertement homosexuel de la ville de San Francisco.

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En 1978, il est assassiné avec le maire George Moscone dans la mairie par l’ancien superviseur Dan White. L’auteur des faits bénéficiera d’un verdict jugé trop clément, ce qui mettra le feu aux poudres. Les émeutes de la «Nuit White» seront violemment réprimées par la police. «Il y avait une colère profonde. Les regards étaient braqués sur l’action des forces de l’ordre et des autorités publiques, raconte Terry Beswick, le directeur du centre d’archives LGBT. Tellement de choses ont changé depuis. On était loin d’imaginer que le mariage gay serait un jour légal en Californie.» Les paroles d’Harvey Milk ont obtenu un écho certain. Redoutant un assassinat, l’homme politique avait enregistré plusieurs messages sur des cassettes audio: «Si une balle devait traverser mon cerveau, laissez-la briser aussi toutes les portes de placard.»

Vestiges de l’histoire

Au sous-sol d’un immeuble de Market Street, la rue commerçante de la ville californienne, se trouvent les vestiges de cette riche histoire. Le fauteuil de dentiste qu’Harvey Milk avait installé dans son salon est posé à l’entrée d’une vaste pièce. Sous les néons, d’immenses étagères sont remplies d’objets en tout genre. Sur des affiches jaunies, des hommes vêtus de cuir servent d’appâts pour attirer les clients dans le dernier bar à la mode. Un exemplaire original du drapeau arc-en-ciel, symbole de la fierté gay, est soigneusement conservé.

Terry Beswick déambule entre des costumes à paillettes et des peintures érotiques. «Il est important d’effectuer ce travail de conservation. Si vous ne retenez pas les leçons de l’histoire, vous risquez de reproduire les mêmes erreurs, prévient-il. Quand j’étais enfant, je me rendais à la bibliothèque et je ne trouvais que des livres qui parlaient de l’homosexualité sous l’angle de la psychologie. Cela était vu comme un problème mental.»

Sa mission lui tient particulièrement à cœur. Il tâche de faire vivre un petit musée dans le centre du Castro. L’endroit retrace les grandes lignes de l’histoire de la communauté LGBT. Un nouveau bâtiment sortira de terre dans les prochaines années. Plus grand, l’espace permettra de montrer la diversité du mouvement et d’élargir la collection à l’échelle du monde. «La partie consacrée aux organisations lesbiennes est actuellement sur un coin de mur. Ce n’est évidemment pas assez», souligne le directeur, dont le projet est soutenu par les autorités publiques.

Plan de sauvegarde

San Francisco pourrait devenir la première ville américaine à adopter une stratégie de préservation du patrimoine LGBT. Le plan devrait être adopté par le Conseil municipal au début de l’année prochaine. Un moyen de freiner la gentrification galopante. «On essaie de limiter les dégâts, confirme Terry Beswick, qui fait partie du groupe de travail. La magie opère quand des personnes vivent au même endroit. La créativité est stimulée, des artistes s’installent, des pièces de théâtre se montent et des lieux de divertissement apparaissent.»

Redonner de la vigueur à ce bastion homosexuel ne sera pas une tâche aisée. En 2016, une enquête menée par une organisation locale a révélé que plus de 72% des résidents étaient identifiés comme LGBT, mais parmi les personnes qui vivent dans le quartier depuis moins d’un an, ce chiffre tombait à 55%. Le phénomène inspire une plaisanterie à Sam, le serveur du Twin Peaks Tavern. «Les couples hétérosexuels vont faire des bébés, et on aura de nouvelles personnes gays dans le quartier», lâche-t-il, avec une pointe d’amertume.

Nouvelle époque

Les habitants historiques pleurent une époque révolue. Celle où un quartier était nécessaire pour vivre son homosexualité à l’abri de la violence et des regards insistants. Celle où des soirées festives étaient organisées dans des sous-sols et jusqu’au lever du jour. Les personnes LGBT ont en grande partie gagné leur combat dans la région. Désormais, elles peuvent se rendre dans un bar de quartier et afficher leur orientation sexuelle.

«Les plus jeunes ont le sentiment d’être mieux acceptés par la société, donc ils ne ressentent pas le besoin d’avoir un lieu sûr. C’est une bonne chose, c’est ce que nous voulions», confirme Terry Beswick. L’orientation sexuelle s’affirme également sur les réseaux sociaux. Les applications de rencontre ont changé la donne. Quelques messages suffisent à obtenir un rendez-vous galant, et peu importe la distance.

Bulle progressiste

Mais toutes ces avancées sont fragiles. San Francisco est une bulle progressiste dans une Amérique gouvernée par le très conservateur Donald Trump. Depuis sa nomination, une longue série d’attaques ont remis en cause les droits des personnes LGBT. Dernière en date: la fin des visas pour les époux et épouses des diplomates LGBT basés aux Etats-Unis. «Même s’il est difficile de revenir en arrière dans notre pays, les choses peuvent tout de même rapidement changer, confie Terry Beswick. La menace est toujours présente.» Selon lui, le poids politique de la communauté gay a faibli au niveau local, mais s’est renforcé à l’échelle fédérale. Un moyen de résister aux assauts de l’administration républicaine.

Au Twin Peaks Tavern, John vient de commander un deuxième verre de vin blanc. Il trinque avec ses amis, et affiche une grande sérénité: «La présence de Donald Trump ne m’inquiète pas vraiment.» Compte-t-il rester au Castro? Rien n’est moins sûr. Une fois à la retraite, il pense s’installer en Arizona. Ou bien en Floride. Il est un homme libre. John ne veut pas se marier et n’est pas rattaché à un parti politique, confie-t-il entre deux éclats de rire. Dehors, une citation d’Harvey Milk est fixée sur la façade d’un bâtiment: «Hope will never be silent.»

«Le Temps» raconte San Francisco

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