Qui a dit que nous avions une seule âme? Pas les Indiens Ojibwa, qui considèrent que nous en avons deux, ni les Bouriates de Cisbaïkalie, qui en comptent trois, ni les membres du peuple asiatique Dai, qui en dénombrent apparemment quatre-vingt-dix. Que deviennent ces âmes après le trépas? Pour les Kotoko du Tchad, du Cameroun et du Nigeria, six des huit esprits qui habitent chaque être humain quittent le corps et passent sept fois sept ans dans une «machine à recycler les âmes» avant de se réincarner. À noter que ce peuple africain, «mêlant des croyances autochtones à des motifs musulmans», considère que «quatorze mondes tiennent sur la tête d’une gazelle posée sur une terre en équilibre sur un taureau dont les pattes baignent dans un lac» et que «le tout est contenu dans un œuf».

Voilà le genre de choses qu’on rencontre dans L’Autre Monde. Une histoire illustrée de l’au-delà de Guillaume Duprat, projet singulier, mi-chercheur, mi-rêveur, encyclopédie doucement hallucinée où l’auteur rassemble deux cents visions d’outre-monde, qu’il encadre par les grilles de lecture anthropologiques les plus subtiles (Philippe Descola, Eduardo Viveiros de Castro, Eduardo Kohn) et qu’il met en images dans des planches comme celles reproduites ci-contre. Collectionneur et illustrateur de cosmologies («cosmographe», comme il dit), commissaires d’expositions et concepteur d’une «Machine à créer des mondes» pour le Planétarium de Vaulx-en-Velin, l’auteur poursuit ici «une quête personnelle, longue et sinueuse», dont cet Autre Monde constitue le cinquième tome.

Le trou noir et la carotte sauvage

Où se trouve donc la demeure des âmes? Dans la forêt, selon les Aka et Baka d’Afrique centrale. Dans la pièce d’à côté, selon les Viêtnamiens, pour qui l’âme du défunt loge «dans sa maison, avec sa famille» si les obsèques ont été bien réussies. Les morts restent également mêlés aux vivants selon les Kanaks, mais dans une réalité parallèle qui se caractérise «plus par ses odeurs que par une représentation imagée». Pour les Karajarri et les Kamilaroi, aborigènes d’Australie, «l’âme monte vers les nuages de Magellan où un trou noir l’aspire». À partir de là, «le destin de l’âme n’est pas précisé, mais on suppose qu’elle se fond dans le Rêve». Ce dernier est un «espace-temps mythique» peuplé d’êtres tels que «le serpent, le kangourou ou la carotte sauvage»… Plus compliqué, l’univers de l’ethnie sibérienne Xori se caractérise par «une démultiplication de cieux», qui peuvent être 33 ou 99. Pourquoi une telle profusion? Parce que cela permet «de loger le trop-plein d’êtres».

Il se pourrait aussi que les âmes fassent leur propre choix, décidant librement de leur destination. C’est ce qu’on se plaît à affirmer chez les Maoris: les âmes «qui se sentent plus proches de la Mère-Terre rejoignent le monde souterrain, les autres montent dans le ciel». Certains membres de ce peuple néo-zélandais sont de cet avis, mais pas tout le monde: «Les spéculations sur le devenir de la personne ne sont pas figées dans un dogme; quelques-uns considèrent que l’âme, wairua, est vouée à disparaître.» Ce pluralisme ontologique est beaucoup plus fréquent qu’on ne le croirait: «dans un même groupe ethnique plusieurs visions du monde peuvent coexister».

Verser du lait pour l’éternité

Comment vit-on, si l’on peut dire, dans ces au-delàs? Souvent, les territoires des morts «sont des répliques du monde des vivants où l’on chasse ou pêche; parfois ce sont des mondes inversés, comme chez les Lapons». Pour les Ojibwa, c’est un lieu où «les fantômes dansent sur leur tête et chasser n’est pas nécessaire puisque la nourriture abonde». Certains peuples considèrent que les conditions d’existence outre-tombe sont régies par un système de récompenses et de châtiments. L’occurrence la plus ancienne d’une telle «doctrine de rétribution des actes» se rencontre dans le mazdéisme, «deux millénaires av. J.-C., quelque part entre l’actuel Iran et l’Afghanistan».

Dans les au-delàs qui se départagent de cette manière duale entre le paradisiaque et l’infernal, le mal se déploie parfois dans sa banalité. Parmi les châtiments imaginés par les Tatars des steppes eurasiatiques, qui pratiquent un syncrétisme entre chamanisme et islam sunnite, on trouve ainsi «celui enduré par une femme transvasant sans cesse du lait dans deux vases: comme chaque faute appelle une peine, cette femme a été condamnée à séparer le lait de l’eau pendant l’éternité pour avoir offert à des hôtes du lait mouillé»… Pour d’autres peuples, la nature positive ou négative de l’existence posthume paraît fortuite. Il en va ainsi pour les Kédang de l’île de Lembata, en Indonésie, qui «distinguent les bonnes morts des mauvaises, les premières concernant ceux qui s’éteignent en douceur, les personnes âgées surtout, les secondes correspondant à tous les accidentés: noyés, femmes mortes en couches, enfants malades, hommes mordus par des serpents». Manque de bol, «les âmes des mauvaises morts restent bloquées sur une île et, poussées par les vents, reviennent hanter les vivants sous la forme de grandes silhouettes noires sans têtes. Les autres quittent l’île pour uhé, l’intérieur de la terre, où elles se réincarnent».

Les âmes meurent aussi

L’ouvrage sépare les religions et les «traditions autochtones» en deux sections, mais montre à chaque page que le mélange des visions est la règle: la cosmologie pure, exempte de toute hybridation, n’existe pas. L’au-delà des Amazoniens est la forêt, mais suite aux invasions européennes, «l’idée du paradis a colonisé cet imaginaire». L’univers des Minangkabau de Sumatra contient des éléments d’eschatologie islamique, avec une résurrection et un enfer, «mais cet enfer n’est pas éternel et certaines âmes sont réincarnées en animaux». La diversité règne souvent au sein d’une même ethnie: «Vivant au contact des chrétiens orthodoxes, ou proches des Mongols animistes ou bouddhistes, les Bouriates ne partagent pas tous la même vision du monde».

Cas singulier, les Batak de Sumatra «ont d’abord été influencés par l’hindouisme avant le XIVe siècle, puis ont été islamisés, et christianisés à la fin du XIXe», sans toutefois oublier le perbegu, leur «première religion». En dépit – ou peut-être à cause – de ces couches multiples, «dans leurs traditions, la destination des âmes est vague, un pays ou un village des morts, dont la localisation précise ne compte guère. Pour les Batak qui pratiquent encore le perbegu, il n’y a ni paradis ni enfer, pas de récompense ou de punition, les âmes sont simplement mortelles».

Qui a dit que nous avions une âme éternelle? Pas les Batak, donc, ni les Achuar de l’Équateur, qui «ne s’intéressent guère ni au destin des âmes ni à la forme de l’univers». Dans ce tissu de singularités qu’est la représentation des «autres mondes», tout existe, tout se mélange, les visions se complexifient jusqu’au vertige et rien n’est figé. Le domaine de la mort est, décidément, incroyablement vivant.


Guillaume Duprat, «L’Autre monde. Une histoire illustrée de l’au-delà» (Seuil, 176 pages)