Société

La catastrophe ferroviaire de Londres souligne les carences des trains privés

Véritable insulte aux citoyens-usagers, la privatisation bâclée de British Rail en 1996 a accéléré la décrépitude du système ferroviaire. Chers et peu ponctuels, les trains sont aussi dangereux. L'accident de mardi dans la capitale a fait, selon un bilan provisoire, 26 morts et 140 blessés

«C'était comme dans un film catastrophe, sauf que l'on ne s'attend jamais à en devenir un jour les acteurs. Il y avait des cris et de la fumée partout.» Pour cette rescapée interrogée sur la chaîne d'info télévisée SkyNews, un nouveau drame ferroviaire était devenu inévitable, à en juger par la dégradation progressive du réseau ces dernières années. La Grande-Bretagne a connu mardi sa plus grave catastrophe de la décennie, quand deux convois de banlieue des compagnies Great Western et Thames se sont télescopés à l'heure de pointe à Ladbroke Grove, trois kilomètres à l'ouest de la gare de Paddington (centre de Londres). Le bilan de la tragédie, encore provisoire, fait état de vingt-six morts et de plus de 140 blessés, dont une vingtaine dans un état grave. La majorité des blessés souffrent de brûlures ou de fractures; des incendies se sont déclarés immédiatement après le choc.

L'accident a eu lieu peu après 8 heures du matin, quand le réseau est saturé par les trains des 2 millions de pendulaires. Il est le plus meurtrier depuis celui de Clapham Junction (sud de Londres) – 35 morts en décembre 1988. Selon Stephen Stotson, de la police des transports, les deux convois circulaient à faible vitesse au moment de l'impact, survenu à un croisement de lignes très fréquenté. L'accident s'est produit sur un tronçon qui avait déjà été le théâtre en 1997 d'un accident à Southall (7 morts et 150 blessés).

La cause exacte de la catastrophe de Paddington n'est pas encore établie avec précision, mais cette dernière intervient alors que le réseau ferré britannique, privatisé depuis deux ans, est l'objet des critiques incessantes d'usagers excédés par sa médiocrité.

Railtrack responsable

L'opérateur Railtrack – propriétaire des rails et de la signalisation – a reconnu son entière responsabilité tandis que le premier ministre, Tony Blair, se déclarait «absolument écœuré par ce drame véritablement affreux». Downing Street a promis de diligenter une enquête de toute urgence. Cette catastrophe ferroviaire, la troisième en onze ans en Grande-Bretagne, a immédiatement relancé la polémique sur la vétusté du réseau de chemin de fer et la déficience des systèmes de sécurité depuis la privatisation de British Rail.

«A notre avis, si l'on regarde ce qui s'est passé aujourd'hui, il y a des similitudes troublantes avec l'accident de Southall, estime Des Collins, avocat défendant les familles de victimes de catastrophes ferroviaires. Il y a manifestement un problème avec le réseau privatisé, problème sur lequel il faut se pencher de toute urgence.»

La sécurité des chemins de fer est régulièrement mise en doute par les millions d'usagers britanniques, après des années de sous-investissements chroniques. L'éclatement, en 1996, du monopole public British Rail – déjà unanimement détesté à son époque – n'a fait qu'empirer la situation. Entièrement privatisé, le système ferroviaire britannique fait aujourd'hui figure d'exemple à ne pas suivre sur le continent, où différents Etats cherchent à se désengager de leurs secteurs ferroviaires.

Feux rouges grillés

Retards chroniques, voitures bondées, signalisation approximative: une étude publiée en août dernier révélait ainsi une augmentation de 154% des plaintes déposées par les passagers depuis deux ans. Plus inquiétant encore: le nombre d'incidents lors desquels un conducteur de locomotive a «grillé» un feu rouge a augmenté de 8% en 1998, avec 643 cas recensés, alors que le nombre de rails brisés a progressé de 21% pour approcher le millier, selon un rapport de l'organisme gouvernemental chargé de «surveiller» l'industrie du rail.

Plus encore qu'aux compagnies de trains privées qu'elle déteste, car elles augmentent plus rapidement leurs tarifs que la qualité du service, l'opinion publique en veut à Railtrack, la société cotée en Bourse chargée des infrastructures ferroviaires et responsable à ce titre de l'entretien des voies. Vedette du Stock Exchange de Londres, Railtrack a fait la fortune de ses actionnaires, au fur et à mesure que flambait le cours de son action; ses bénéfices n'ont d'ailleurs cessé de progresser (plus d'un milliard de francs pour l'exercice 98-99). Dans le même temps, elle a rechigné à mettre enfin la main à la poche pour améliorer un réseau suranné.

Attitude méprisante

En outre Railtrack se montre souvent méprisante. Ainsi, sommée de s'expliquer l'hiver dernier par plusieurs compagnies de trains sur l'impéritie d'un tronçon ferroviaire dans le nord du pays, elle expliquait qu'elle n'était pas coupable, car de faibles chutes de neige avaient handicapé le trafic. La neige n'a jamais arrêté les trains, en tout cas pas en si petite quantité, mais Railtrack a cru bon de préciser qu'en la circonstance, il s'agissait de «la mauvaise sorte de neige» (wrong kind of snow). Les innombrables publicités publiées par la compagnie dans la presse, sur le mode «nous rénovons cette gare pour vous», n'ont guère contribué à l'amélioration de sa détestable image.

Face à cette situation, le gouvernement de Tony Blair se trouve dans une situation délicate. Il a beau multiplier les mises en garde belliqueuses contre les compagnies fautives, la privatisation l'a privé d'un réel pouvoir de coercition. A quelques jours du troisième millénaire, le Royaume-Uni reste de facto le seul pays du monde où les bénéficiaires du rail sont ses actionnaires et non ses passagers.

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