Quelques mois avant sa mort, Sœur Emmanuelle citait Montaigne à deux journalistes* qui lui demandaient si elle était en paix avec sa conscience: «Que la mort me trouve plantant mes choux, indifférent d'elle et de mon jardin imparfait.» La mort a cueilli Madeleine Cinquin lundi dans son sommeil. Elle était âgée de 99 ans, et devait fêter son centenaire le 16 novembre.

Sœur Emmanuelle a-t-elle été exaucée? A l'occasion de ses 100 ans, elle s'apprêtait à refaire une petite ronde dans le ballet médiatique qu'elle connaissait si bien. Nous devions la rencontrer le 4 novembre à Callian, dans le Var. Elle continuait donc à planter ses choux, à s'exprimer avec son célèbre franc-parler.

La mort? Elle n'y était pas vraiment indifférente. Elle disait craindre les souffrances de l'agonie. Mais se réjouissait d'être «aspirée vers Dieu». Et la devise de Théodore de Ratisbonne, fondateur de la Congrégation des sœurs de Notre-Dame de Sion à laquelle elle appartenait, devait la rassurer: «Qu'est-ce que la mort? Ce sont des retrouvailles entre un enfant et son père, un enfant qui tombe dans les bras d'un père chéri.»

Quant à son jardin, aussi magnifique qu'il pût paraître aux yeux de ses contemporains, elle le considérait comme imparfait. Son regret: ne pas avoir fait assez pour les déshérités de la planète.

Après Mère Teresa, Jean Paul II, Frère Roger de Taizé et l'Abbé Pierre, c'est une nouvelle grande figure du catholicisme qui disparaît depuis le début du XXIe siècle. Au plus mauvais moment, serait-on tenté de dire. «Elle était une présence dont le monde avait besoin, pour nous convaincre qu'il n'y a pas que l'argent qui compte, dit Mgr Bernard Genoud, évêque du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg. Je l'ai reçue deux fois à l'évêché. J'ai été frappé par sa modestie, sa capacité de dire des choses importantes avec des mots simples, sa liberté de ton et son audace théologique. Il y a quelque chose de triste à voir disparaître une telle géante de la charité, à un moment où l'humanité est plongée dans la misère.»

Alors que le règne du capitalisme débridé semble se fissurer de l'intérieur, le message et la vie de Sœur Emmanuelle ont une aura prophétique. Elle avait connu les tentations du matérialisme. Jeune, elle se préoccupait beaucoup de son apparence, aimait les beaux habits, les sorties. Tout en pensant déjà à une vie religieuse, à devenir sainte ou martyre, elle se disait «très portée» vers les garçons, sans toutefois avoir d'«amoureux». Plus tard, elle a affirmé qu'aucun homme n'aurait pu satisfaire son désir d'Absolu. Elle a donc choisi Dieu. En s'engageant dans la vie religieuse, elle a découvert le dépouillement. Et le bonheur. Dans son livre Vivre, à quoi ça sert?**, elle dit: «Quand l'élan de la vie tourne à vide, alors on s'accroche à des solutions provisoires, à des riens, le look, la situation sociale. On tente de vivre seulement pour vivre, on reflue dans le seul ordre de la matière. Mais certains font très tôt l'expérience, que d'autres feront plus tard ou peut-être jamais, qu'on ne peut s'accrocher à rien en cette vie, que tous ces succédanés ne sont que vanités éphémères.» Pour elle, c'était «dans l'élan du cœur, dans le moindre mouvement d'amour» que «s'épanouit la vérité de l'homme».

Née à Bruxelles d'un père juif, directeur d'une entreprise de confection de lingerie, et d'une mère chrétienne, Madeleine Cinquin devient Sœur Emmanuelle le 31 mai 1931. Elle enseignera les lettres et la philosophie pendant près de quarante ans en Turquie, en Tunisie et en Egypte.

En Turquie, assoiffée de connaissances, elle suit des cours de philosophie à l'Université d'Istanbul. Au contact de brillants professeurs juifs et musulmans, elle doute de Dieu. Où est la vérité? Elle se plonge dans les livres de philosophie et de théologie, étudie les autres religions. Elle trouve un certain apaisement dans cette phrase de Pascal, son maître à penser: «C'est le cœur qui sent Dieu, et non la raison». Elle parlera de cette traversée du désert pour la première fois après la publication des lettres de Mère Teresa, qui avait confié à ses confesseurs et supérieurs avoir vécu une nuit de la foi d'une durée de 50 ans. Son amour pour l'étude se concrétisera par l'obtention d'un diplôme de la Sorbonne en 1963.

En 1969, l'âge de la retraite sonne pour Sœur Emmanuelle. En réalité, c'est à ce moment qu'elle entame sa deuxième vie. En 1971, elle s'installe dans un bidonville à la périphérie du Caire, et consacre désormais son immense énergie aux chiffonniers qui vivent dans la misère, créant une école, un terrain de jeux, un dispensaire, etc. Plus tard, ses activités s'étendront à plusieurs pays: le Soudan, le Liban, le Sénégal, les Philippines, Haïti. En 1993, à la demande de ses supérieures, Sœur Emmanuelle prend sa retraite en France.

Plusieurs associations de soutien à son œuvre ont vu le jour. La première a été créée en Suisse en 1979. Dirigée par Michel Bittar, l'Association suisse des amis de Sœur Emmanuelle est présente essentiellement au Soudan, où plus de 100 000 personnes bénéficient de son aide. La mort de son égérie ne remet pas en question la poursuite de ses activités.

*J'ai 100 ans et je voudrais vous dire, entretiens avec Jacques Duquesne et Annabelle Cayrol, Plon, 168 p.

** Entretiens avec Phillippe Asso. Flammarion, 146 p.