Idée reçue: l’adolescence serait une rage, une folie temporaire, une éclipse de la raison: un ouragan d’hormones qui viendrait ravager la jugeote laborieusement mise en place pendant l’enfance, transformant la jeunesse en une armada de monstres écervelés. Tout faux, selon Daniel J. Siegel, professeur de psychiatrie clinique à l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA), auteur d’un nouveau livre (en anglais) qui, entre théorie et conseils pratiques, explique ce qui se passe vraiment dans le cerveau des teenagers. Plutôt qu’un orage d’hormones, une tempête cérébrale (Brainstorm – c’est le titre de l’ouvrage) au service de l’évolution personnelle et de celle de l’humanité. Voyons un peu.

Samedi Culturel: En français, on appelle parfois l’adolescence «l’âge bête»…

Daniel J. Siegel: Oh, mon Dieu, vraiment? Non, ce n’est pas un âge bête! C’est une période dont les changements se manifestent par des prises de risque qui peuvent apparaître aux adultes comme des décisions stupides. Cela répond en réalité à une nécessité biologique.

Laquelle?

Une des premières choses qui changent avec la puberté est ce qu’on appelle le système de récompense dans le cerveau. Ce système dépend d’un neurotransmetteur (un composé chimique qui permet aux neurones de communiquer entre eux) appelé dopamine. Lors du déclenchement de la puberté, la

densité des récepteurs de la dopamine se modifie. Le résultat est à la fois une baisse du niveau de base de dopamine et un accroissement de la quantité libérée par les neurones. Cela peut se traduire chez les adolescents en un état d’agitation et d’impatience, mais la fonction essentielle de ces changements est de conduire le système de récompense à modifier le comportement. Et l’un des traits de comportement principaux qui sont recompensés par la libération de la dopamine est la quête de la nouveauté.

L’essence de l’adolescence, sur le plan biologique, réside donc dans la quête de la nouveauté…

La nature requiert que les enfants, devenus adolescents, quittent le foyer familial. Pour ce faire, leur cerveau est modifié de manière à ce qu’il soit orienté vers la nouveauté… Sur le plan collectif, l’adolescence permet de s’ouvrir à l’expérimentation dans un monde de changement perpétuel. Ce sont les adolescents, plutôt que les adultes attachés à leurs habitudes, qui permettent à l’espèce humaine d’être si adaptable. Ce n’est pas un âge bête, c’est l’âge du courage et de la créativité…

… et de la prise de risque. Que vous associez, de façon contre-intuitive, au terme «hyperrationalité»…

Les scientifiques utilisent ce mot pour désigner ce qu’on observe si on plonge dans le processus mental des ados. Voici un exemple de la manière dont cela se déroule dans leur tête: «J’ai une voiture* qui peut rouler à 160 km/h. La limite est à 50. Ce serait extrêmement excitant de rouler à 160. Mes amis seraient impressionnés, ils trouveraient que je suis un type incroyable. Il y a donc de très bonnes raisons de le faire… D’un autre côté, il y a des inconvénients: je pourrais me faire mal, abîmer la voiture, blesser quelqu’un, avoir une amende, me faire arrêter…» Si vous discutez avec des ados, vous constatez qu’ils sont au courant de tous les dangers. Mais au moment où ils évaluent les avantages et les inconvénients, un phénomène de rationalisation se produit. Ils se disent: «Il y a peut-être 20% de probabilités que ça se passe mal et 80% de chances qu’il n’y ait aucun problème. L’issue la plus probable, c’est que tout ira bien. Donc je vais à 160.» Vous voyez, ce n’est pas de l’impulsivité: il y a une réflexion, une rationalisation qui leur fait croire que rouler à 160, c’est le bon choix.

Que faire?

Deux choses. D’une part, expliquer aux ados comment fonctionne leur esprit, les orientant vers une pensée plus générale: «Ton cerveau a tendance à faire de la pensée hyperrationnelle. Donc, même si le calcul des probabilités te paraît favorable, essaie de ne pas perdre de vue le contexte: si la probabilité la moins élevée se vérifie et qu’il y a un problème, le résultat peut être irréversible – comme la mort de quelqu’un…» D’autre part, on peut les aider à développer ce qu’on pourrait appeler une «boussole interne», c’est-à-dire à écouter non seulement les réflexions de leur cerveau, mais également leurs tripes, qui peuvent contribuer à guider leur comportement: «Ecoute ton instinct – et tu sentiras que ce n’est pas une bonne chose à faire…»

C’est pour désigner cette manière d’être conscient du fonctionnement de son propre esprit, d’y être attentif, que vous avez forgé le mot «mindsight»…

Oui. Prendre un peu de temps tous les jours pour réfléchir d’une façon tournée vers l’intérieur, cela contribue à rendre la vie mentale plus équilibrée.

Vous écrivez qu’on peut célébrer le penchant des adolescents pour le risque en le canalisant vers des activités où il est maîtrisable, plutôt que le stigmatiser…

On peut le célébrer dans un contexte où on reconnaît et explique sa fonction biologique. En célébrant cette attitude plutôt qu’en la traitant comme une pathologie – ce qu’elle n’est pas – on peut faire sentir aux adolescents qu’ils se trouvent dans un cadre d’échange respectueux. Ça changerait tout. C’est mon espoir…

Vous évoquez un autre phénomène étonnant: pendant l’adolescence, on perd des neurones et des connexions neuronales…

Au cours de la première partie de l’enfance, nous accumulons des connexions dans le cerveau. C’est un phénomène crucial: on apprend, on apprend, on apprend… Ensuite, lorsque l’adolescence commence, le cerveau se remodèle de deux façons. Premièrement, il se met à élaguer, à tailler ce dont il n’a pas besoin – et notamment les connexions qu’il n’utilise pas. Ce faisant, il spécialise les régions qui restent en place et il pose à l’intérieur de celles-ci une couche isolante d’une substance appelée myéline, qui rend les connexions quelque 3000 fois plus rapides: c’est la deuxième étape, appelée «myélinisation». Ce double phénomène permet au cerveau de l’adolescent qui s’achemine vers le milieu de la vingtaine de fonctionner comme un système bien intégré et adapté.

L’adolescence dure-t-elle donc jusqu’au milieu de la vingtaine?

La nature profonde de l’adolescence, c’est le remodelage du cerveau. Ce remodelage commence à la puberté, et il ne se termine pas avant le milieu de la vingtaine, entre 24 et 27 ans. C’est la deuxième douzaine d’années de la vie, en gros.

Qu’est-ce qui est programmé et qu’est-ce qui est déterminé par le vécu dans ce processus?

Le moment de l’élagage semble être génétiquement déterminé, il commence entre 11 et 14 ans. Mais c’est probablement ce que nous faisons et ce sur quoi nous focalisons notre attention qui déterminent quelles régions sont élaguées et lesquelles ne le sont pas. C’est pourquoi, lorsque je donne des cours aux élèves du secondaire, je leur dis toujours: «Ça tient à vous, pas à vos parents, de décider quels circuits cérébraux vous voulez garder: ça dépend de ce que vous faites. Si vous jouez à des jeux vidéo toute la journée, sans entraîner d’autres circuits – en interagissant avec d’autres enfants en chair et en os, en faisant bouger votre corps, ou en développant des capacités telles que jouer d’un instrument musical – toutes ces choses seront plus difficiles à faire après.»

Vos recommandations sont-elles entendues?

Quelques écoles envisagent de changer leurs structures en se basant sur ces idées… Le rôle des médias est également très important. Car il s’agit, ni plus ni moins, de changer le discours ambiant sur l’adolescence.

* Rappelons qu’aux Etats-Unis, on peut conduire dès l’âge de 16 ans…

Daniel J. Siegel, Brainstorm. The Power and Purpose of the Teenage Brain, New York, Jeremy P. Tarcher/Penguin, 2014, 321 p.