«I want you to panic», lançait Greta Thunberg à Davos. C’était en 2019, et trop rares sont celles et ceux qui ont semblé paniquer. A chaque COP pourtant, le discours tenu par les scientifiques, les militants écologistes et personnalités politiques engagés est plus alarmiste: le réchauffement climatique s’accélère. Il nous reste de moins en moins de temps pour tenter de maintenir la hausse de la température mondiale à 1,5 degré par rapport à l’ère préindustrielle.

Trop individualistes?

Pourquoi est-il, malgré les chiffres, si difficile pour l’humain de se projeter mentalement dans un monde «réchauffé»? Cette inertie est-elle causée par notre cerveau, pas conçu pour penser l’évolution de l’environnement sur plusieurs décennies? Ou bien, sommes-nous simplement trop individualistes pour nous intéresser au sort de la planète?

Ce qui nous fait agir par rapport au climat, ce n’est pas la réalité. Mais notre perception de la réalité

Oriane Sarrasin, chercheuse au laboratoire de psychologie sociale de l’Unil

«Il y a beaucoup de choses qui expliquent l’inaction humaine. La distance psychologique que nous avons avec le réchauffement climatique peut jouer un rôle assez central dans la difficulté que nous avons à nous projeter, pointe Oriane Sarrasin, chercheuse au laboratoire de psychologie sociale de l’Unil. Ce qui nous fait agir par rapport au climat, ce n’est pas la réalité. Mais notre perception de la réalité.»

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Confronter des individus aux faits scientifiques ne suffit donc pas toujours à faire bouger les lignes. «Il y a des militants écologistes qui pensent que les gens n’ont pas compris les faits et qu’il faut leur réexpliquer. En fait, les individus ont juste perçu les faits à leur façon», poursuit la chercheuse de l’Unil.

Des cerveaux inégaux quant à l’anticipation de la menace

Si la réalité du réchauffement climatique n’est plus (ou presque plus) contestée, les individus ne réagissent pas de la même façon à un enjeu qui paraît éloigné dans le temps et dans l’espace, car les effets néfastes de la hausse moyenne des températures restent pour le moment assez limités dans les villes suisses.

Le professeur Tobias Brosch, spécialiste en comportement environnemental à l’université de Genève, participe à des études sur le cerveau pour mieux saisir la façon dont les Suisses ressentent le réchauffement climatique. «On a pu se rendre compte que tout le monde n’était pas préoccupé par l’avenir lointain. Les gens altruistes, plus anxieux de ce qui nous attend sur le long terme, ont une zone précise de leur cortex préfrontal qui s'allume lors de nos tests, alors que chez les personnes égoïstes, il n’y a pas d’augmentation d’activité entre une conséquence dans le futur proche et une autre dans le futur lointain».

Certaines personnes seraient donc plus aptes que d’autres à s’inquiéter du florilège de menaces qui guettent notre civilisation. Il mène actuellement un nouveau projet où les participants se baladent avec un casque de réalité virtuelle dans un Genève des années 2080, modélisé selon les prédictions du GIEC sur le rythme du réchauffement actuel. Les graphismes sont encore imparfaits, mais les images animées qui défilent à l’écran montrent une ville surchauffée et abîmée par des catastrophes naturelles. L'expérience vise à mieux comprendre comment les volontaires réagissent à cette simulation. Ses résultats sont attendus ces prochains mois.

«Nourrir le besoin de sens et de cohérence»

D’autres recherches récentes sur le cerveau vont dans le même sens en démontrant que la tempête qui se déroule sous notre crâne est gérée très différemment selon les individus. Dans son livre Où est le sens?, le docteur en neurosciences Sébastien Bohler se penche sur l’étrange pouvoir du cortex cingulaire. Ce repli de l’écorce cérébrale à la jonction des deux hémisphères joue un rôle déterminant car il structure notre environnement en faisant des prédictions. «Il détecte les situations d’incohérence dans nos vies, comme lorsque nous faisons des choses qui vont à l’encontre de nos valeurs. Il repère aussi les situations imprévisibles, qui rendent l’avenir chaotique, ainsi que les situations de perte de contrôle. Il réagit alors en libérant des hormones et des neuromédiateurs du stress, qui nous mettent en situation d’angoisse. A l’inverse, quand il trouve une harmonie interne entre les actions et les valeurs, quand il détecte une direction claire entre le présent et l’avenir, et quand il arrive à déchiffrer les codes communs partagés par les humains, il s’apaise et cesse de créer de l’angoisse», explique Sébastien Bohler.

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L’avenir très incertain de la planète est ainsi une source de stress. «Les individus sont pris entre leur conscience de ce qui est en train d’arriver, et leur incapacité à changer de comportement à cause de mécanismes profonds qui nous poussent à la consommation. La bonne réaction serait au contraire de nourrir le besoin de sens et de cohérence du cortex cingulaire. En accordant nos actes à nos valeurs pour faire cesser la contradiction interne», ajoute-t-il.

Les effets néfastes des «marchands de doute»

D’autres facteurs, plus conjoncturels, agissent sur notre perception du réchauffement climatique. Dans son livre Les Marchands de doute, l’historienne américaine Naomi Oreskes a démontré comment des lobbys industriels ont, à coups de milliards de dollars, élaboré une stratégie destinée à nier les preuves scientifiques sur l’ampleur des conséquences du changement climatique. Cette stratégie a fonctionné et fonctionne toujours, selon la chercheuse Oriane Sarrasin. «Récemment, certaines voix ont affirmé que la Suisse avait la place financière la plus verte au monde. C’est le genre de propos qui sème le doute dans la tête des gens sur les efforts réels que nous avons à faire pour atteindre nos objectifs environnementaux. Notre plus grand ennemi pour lutter contre le réchauffement climatique n’est pas le cerveau humain, mais il est un frein car des gens ont compris comment fonctionne notre cerveau et ils sèment le doute dans celui-ci».

Chez la jeunesse, on voit de nouvelles émotions apparaître

Tobias Brosch, spécialiste en comportement environnemental à l’Unige

Une autre barrière qui nous empêche de reprogrammer notre mode de pensée tient aux valeurs morales qui gouvernent notre société. Pour obtenir la reconnaissance d’être perçu comme quelqu’un d’altruiste, nous n’avons pas forcément à nous conduire de manière vertueuse pour le climat. «Mais chez la jeunesse, on voit de nouvelles émotions apparaître. Cela devient par exemple honteux de prendre l’avion. On peut penser que c’est comme la cigarette. Il y a vingt ans, fumer faisait de vous quelqu’un de cool. Aujourd’hui, un fumeur est jugé négativement», pointe Tobias Brosch.

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Quoi qu’en dise notre cerveau, la réalité nous rattrape: la hausse continue des émissions de CO2 qui produit des effets de plus en plus visibles dans nos vies peut accélérer cette prise de conscience. Les récents glissements de terrain en Allemagne ont sûrement eu un impact sur la perception qu’ont les habitants des régions touchées du dérèglement climatique. «J’ai été récemment en Sicile pour un colloque sur le climat. Sur place, on a pris une des pires inondations que le sud de l’Italie ait jamais connues. Dans un moment comme ça, on se dit que ça y est, le réchauffement climatique est là», poursuit Tobias Brosch. Plus globalement, l’éco-anxiété grandit. «On a de plus en plus de sollicitations de gens anxieux à travers notre réseau d’enseignement et nos élèves», pointe Oriane Sarrasin. Bonne nouvelle, il est donc possible de sortir de cet état d’éco-anxiété en agissant concrètement pour réduire son empreinte carbone.