Les organisations homosexuelles attendaient 8000, 12 000, au mieux 15 000 personnes. Ce sont finalement 25 000 spectateurs qui ont célébré samedi la tolérance et le courage en accueillant la première Gay Pride de Fribourg. A 14 heures, les premiers arrivés ont écouté avec ferveur les messages de soutien de Ruth Dreifuss et de Ruth Lüthi. «Intégration», «respect des minorités» et «objectivité des programmes scolaires» ont émaillé le discours de la présidente de la Confédération, lu par son conseiller personnel, alors que la conseillère d'Etat fribourgeoise avait insisté auparavant sur la nécessité d'une politique globale de lutte contre le sida. Après une minute de silence en mémoire des victimes de cette maladie, la caravane de douze chars s'est dirigée vers la Vieille-Ville. Ceux qui n'attendaient qu'excentricité et «Drag Queens» auront été déçus. Pour qui y regarde de près, une Gay Pride mêle de purs militants, les associations de défense des gays et des lesbiennes, des anonymes qui ôtent le masque l'espace d'un jour et, bien sûr, des fêtards qui profitent d'un carnaval longtemps attendu. Le bastion catholique fribourgeois, dont on avait annoncé un temps une contre-manifestation, a plutôt témoigné de sa tolérance. Mais il a rechigné à se laisser prendre en photo dans un tel cadre. Rencontres.

Un peu avant 15 heures, aux Grand-Places, les 4000 à 5000 participants – selon la police cantonale – se mettent en route. Silvia, infirmière de 24 ans, venue avec des amis, est hétérosexuelle. La sono couvre presque sa voix: «Je suis venue soutenir le mouvement parce que chacun fait ce qu'il veut. L'homosexualité, ce n'est ni une maladie ni une déviance. C'est plutôt un sentiment, je pense. J'ai entendu le discours sur l'école et je crois qu'effectivement il faut que tous les enfants puissent s'exprimer, se développer et trouver leur chemin.»

15 h 10, route des Alpes, les vendeuses de la Coop vidée de ses clients admirent du balcon le défilé. Myriam: «C'est bien. Ils ont le courage de le faire. Quand on a ça dans la tête, si on n'arrive pas à l'exprimer, on devient dingue.»

15 h 30, Danièle, 43 ans, mère de deux enfants, vient de quitter la rue pour s'octroyer quelques instants de répit à la cafétéria du supermarché. Elle est partagée: «Chacun revendique ses droits, pourquoi pas eux? Il faut s'y faire. Si c'était arrivé à un de mes enfants, j'aurais dû accepter. Mais quand même, regardez les animaux: ils ne font pas ça. Ce que je crains, c'est qu'à force de libéraliser cela, on va peut-être inciter les jeunes. Du moment que ça se passe entre eux, je n'ai rien contre. Je suivrai le cortège: j'aime suivre ce qui se passe, l'évolution. J'apprécie aussi les Drag Queens. Ils sont tellement créatifs, tellement drôles, ce sont des gens plus vivants que la moyenne des humains.»

15 h 50, Martin, Zurichois de 36 ans, est venu avec son compagnon Urs. «Pour manifester qu'il est bien d'être visible. Et pour montrer qu'on est heureux d'être gays. En nous voyant, les gens se rendent compte que nous ne sommes pas des monstres.» Martin a dévoilé sa sexualité à 20 ans seulement, «Avant, je ne me jugeais «pas OK», je ne m'acceptais pas.» Il a déjà joué la Drag Queen, mais c'est du passé. «La communauté est vaste, il faut laisser toutes les personnalités s'exprimer.» Fidèle des Gay Prides (Zurich, Lausanne), il apprécie celle-ci: «On sent le public très amical et très intéressé. Surtout, il n'y a pas du tout la même pression qu'à Zurich de la part des autorités.»

16 h 10, à l'entrée de la Vieille-Ville, Ferdinand, 70 ans, filme au caméscope des séquences qu'il visionnera en famille. «Ça me plaît, il y a de la vie! Dans ma jeunesse, on ne savait même pas ce que c'était! En fait, c'était caché. Maintenant c'est juste plus visible et c'est bien.»

16 h 30, rue du Morat, la caravane longe indifférente l'église de la Visitation. Tony et Josiane, retraités, la regardent passer avec circonspection. «Juste une réflexion, interroge Tony: pourquoi eux ils manifesteraient et pas nous, les normaux?» Josiane tempère: «J'ai eu deux amis homosexuels. Chacun fait ce qui lui plaît, pourvu qu'il le fasse avec classe!» Tony avise deux garçons torse nu, Rangers aux pieds: «Ça, par exemple, cette vulgarité, ça me fait froid dans le dos.» Un sexagénaire désabusé ajoute un peu plus loin: «Ça ne me plaît vraiment pas.» Avant de reconnaître sur un char un Romain ventripotent: «Hé, mais c'est Marcel! Hé salut, bravo, c'est super!»

16 h 50, derrière le tracteur et la remorque de SariGay, l'association fribourgeoise, Jean-Pierre, un commerçant local de 43 ans, exulte: «Après vingt ans de dépression, j'ai fait mon «coming out». Je suis très heureux. C'est ma première Gay Pride. On respire enfin! Les gens nous sourient tous, de nombreux homosexuels sont venus s'inscrire à l'association ces derniers jours, c'est génial!»

17 h 15, aux abords de la porte du Morat, Sandra défile anonymement. «Les lesbiennes sont plus discrètes, mais elles revendiquent, alors que la majorité des gays ne font que s'exposer. Les Drag Queens, ça dessert le mouvement.»

17 h 30, le cortège se dirige vers le Forum Fribourg à Granges-Pacot, où l'attendent expositions, projections, défilé et fête. Jean-Michel Gros, conseiller national auteur de l'initiative parlementaire sur le partenariat, sera là pour débattre du statut juridique du couple homosexuel, en compagnie d'Angelica Sekulic, vice-présidente des femmes PDC suisses, de Géraldine Savary, présidente du PS lausannois, et d'Erica Deuber-Ziegler, députée genevoise de l'Alliance de gauche, coauteure du projet de loi genevois sur le partenariat.

Sur le macadam déserté, un policier attend le passage de la balayeuse et un dernier appel au talkie-walkie. La journée s'est passée sans anicroches et la rumeur d'une contre-manifestation n'a pas eu de suite. Le fonctionnaire a vu tout le défilé. Avec un clin d'œil dubitatif il conclut: «Finalement, ça ne valait pas grand-chose, hein?»