Foi

Cet éphémère qui nous définit

Albert de Pury est l’un des spécialistes mondiaux de l’histoire biblique. Pour «Le Temps», il revient sur les fins du monde qui n’ont pas lieu, le destin des langues anciennes et la nécessité du rire

Le Temps: Albert de Pury, si nous vous lisons aujourd’hui, c’est que la fin du monde n’a vraisemblablement pas eu lieu. Qu’est-ce que la persistance de ces craintes millénaristes vous inspire?

Albert de Pury: On imagine parfois que l’homme a certes toujours su qu’il était mortel en tant qu’individu mais qu’il n’avait peut-être pas d’emblée pris conscience du fait que son cadre de vie (ses collectivités, ses institutions, etc.), voire le monde lui-même dans lequel il était appelé à vivre, étaient eux aussi condamnés à disparaître un jour. Les textes suggèrent, au contraire, que l’homme a toujours su que son environnement était fragile. Les littératures de toutes les civilisations anciennes en portent témoignage (Egypte, Mésopotamie, Grèce, Levant). La Bible, en particulier, comprend de nombreuses allusions à des «fin(s) du monde», accomplies, presque accomplies ou non accomplies de justesse, ou alors attendues pour un avenir indéterminé. Exemples: le Déluge (Gn 6-9), la tour de Babel (Gn 11, 1-9), la destruction de Sodome (Gn 18-19), ou alors les prophéties de jugement, nombreuses et souvent radicales. Le récit de la Création lui-même (Gn 1, 1-2, 4) laisse entrevoir que «le ciel et la terre», cette «coquille» installée pour les êtres vivants «entre les eaux supérieures et les eaux inférieures» n’est qu’une bulle fragile entre les abîmes sans fin et sans fond du chaos originel, abîmes qui continuent à la menacer de toutes parts. Certes, après le Déluge, le Créateur promet de ne plus jamais se laisser entraîner à un anéantissement global de tous les êtres vivants: «Plus jamais je ne frapperai tous les vivants comme je l’ai fait. Tant que durera la terre, semailles et moisson, froidure et chaleur, été et hiver, jour et nuit ne cesseront plus» (Gn 8, 21-22). Mais cette promesse s’étend-elle à l’éternité? Non: elle vaut «tant que durera la terre». Dès lors, la conscience de l’éphémère fait partie – dès le début – sinon du charme de la vie, du moins de sa réalité.

– En mêlant par exemple le calendrier maya et les prophéties de Nostradamus, les peurs millénaristes d’aujourd’hui montrent un syncrétisme pour le moins bricolé…

– J’ai été très étonné de voir ce calendrier maya sortir maintenant. Je n’y connais rien, je n’ai pas cherché à me documenter, mais j’imagine que si j’étais spécialiste des Mayas, je m’interrogerais sur le contexte culturel de ce calendrier, et que cela m’amènerait à poser toute une série de questions critiques sur le sens premier d’un tel document et sur l’usage que l’on en fait aujourd’hui.

– Pour que ces questions soient pertinentes, il faut avoir dépensé beaucoup de temps et d’énergie – et aussi d’argent – à y réfléchir. Avez-vous le sentiment qu’on offre de ce point de vue assez d’air aux chercheurs en sciences humaines?

Dans les disciplines qu’on appelait autrefois «sciences morales», les besoins paraissent, presque par définition, infinis. Depuis la Renaissance, ce sont les cours royales, les universités, les académies qui se préoccupent et se donnent pour mission d’inventorier, de systématiser et d’interpréter nos connaissances de tout ce qui est produit par l’esprit humain: notamment langues, littératures, documents, coutumes et croyances. Le besoin en a toujours été ressenti. Et cela a toujours coûté assez cher, d’où les inévitables récriminations, même si les sciences humaines requièrent beaucoup moins de fonds que les sciences naturelles (biologie, médecine, physique, chimie, etc.). Je serais donc tenté de dire deux choses. Premièrement, il ne faut pas que les sciences humaines se plaignent trop. Il y a aujourd’hui plus de postes de professeurs de sciences humaines qu’il y en avait il y a trente ou quarante ans. Mais deuxièmement, on ne peut pas demander à ces sciences de se financer par leur «rentabilité» économique. Leur nécessité est évidente, et leur apport incommensurable: il en va aussi bien du soin de la langue maternelle – afin d’en permettre une expression précise, aisée et élégante – que du maintien de l’accès à des langues disparues depuis longtemps, qu’il s’agisse de l’égyptien, du babylonien, du latin ou du… maya. Or, cela ne peut pas se faire comme un hobby, il faut s’investir pendant des années.

– Qu’est-ce qui motive un historien comme vous? Quel est son plaisir?

Le plaisir ne réside pas forcément – ou pas uniquement – dans l’accumulation de faits, de chiffres, de données et d’indices pour reconstituer une «matérialité de l’histoire», car celle-ci peut rester une poussière muette. L’histoire qui m’intrigue le plus est celle qui se passe dans les têtes. Retrouver les enjeux. Se rendre compte des vrais débats. Qui dit quoi, contre qui? Ce qui, à mes yeux, est en définitive le plus intéressant, c’est ce qu’on pourrait appeler «la reconstitution du match»!

Par exemple, dans l’histoire de l’Israël antique, on a beaucoup parlé de l’historicité des récits bibliques qui se réfèrent à l’entrée des Israélites en Canaan. On observe une version guerrière classique soutenue par le Deutéronome et le livre de Josué, et une version apparemment «pacifique» portée par celui que nous appelons l’«auteur sacerdotal» (un des fils narratifs de Genèse et Exode). Par ailleurs, le cycle de Jacob (Gn 25-35) nous raconte une histoire d’immigration: un clan se constitue sur le mode généalogique en se séparant d’un autre clan et réussit finalement à se faire reconnaître comme entité autonome. L’histoire de Jacob a sans doute été lue à l’origine comme une légende autonome des origines d’Israël (sans avoir à recourir à une préhistoire «abrahamique» ou à une post-histoire «mosaïque»). L’historien cherche donc à reconnaître et à situer dans le temps les porteurs de ces visions d’histoire, alors que la «matérialité de l’histoire» (l’événement derrière le récit) lui reste pratiquement inaccessible. Pourquoi un «événement»(ou un «fait», simplement) peut-il être raconté – ou expliqué – de manières aussi opposées?

– Quels sont les domaines que vous avez pris plaisir à creuser au fil de cette année? 2012 aura-t-elle été riche en découvertes de votre part?

– Les «découvertes» ne sont pas nécessairement nombreuses, et elles s’étirent presque toujours sur une période beaucoup plus longue qu’une année (même si, rétrospectivement, la soudaine compréhension d’une connexion nouvelle peut vous laisser le souvenir d’un «flash»). Je dirais que dans ma vie de chercheur en sciences bibliques, j’ai fait peut-être quatre ou cinq «découvertes» dont je continue à être conscient et fier. Mais dans aucune de ces découvertes, je ne peux prétendre que d’autres chercheurs, avec des questionnements parallèles, n’y aient pas, à leur manière, fortement contribué! En dehors du cycle de Jacob en tant que légende autonome, je pourrais mentionner encore la thèse de l’antériorité du narrateur sacerdotal dans la Genèse, ou celle du canon des Ketubim comme la tentative d’établir un canon littéraire, et donc comme projet de proposer une littérature juive en réponse à la littérature grecque à l’époque du judaïsme hellénistique.

– En marge de votre travail d’historien, vous entretenez également une carrière de cartoonist, aujourd’hui dans le «Kirchenbote». Comment lie-t-on, pour autant qu’on le fasse, humour et recherche en histoire des religions?

– Je ne cherche pas à relier les deux activités, mais je ressens l’humour comme un discret compagnon de la vie, bienveillant, bienfaisant et bien mordant. L’humour est à mon avis – à l’instar de l’amour, de la mort et peut-être de la foi en Dieu – un des grands «égalisateurs» de la condition humaine.

– Vous parliez de la «poussière muette» avec laquelle vous vous devez aussi de travailler. N’est-ce pas aussi un problème de communication? En voyant Benoît XVI envoyer son premier tweet depuis un iPad, on peut se poser la question de l’importance que revêt l’apparition de nouveaux outils dans la propagation d’un message religieux…

– Cela nous ramène au fameux débat: «Is the medium the message?». Certains développements historiques sont liés à l’apparition de nouveaux modes de communication. L’expansion de la Réforme au XVIe siècle, par exemple, aurait été impensable sans l’invention de l’imprimerie. Il est clair que la simplification et l’efficience croissante d’une technique de communication peuvent favoriser la diffusion d’un message. Mais, sur le fond, le moyen technique ne peut jamais se substituer au contenu du message.

L’attention au medium et à son évolution historique permet néanmoins de constater que l’avenir appartient aux techniques les plus simples, les plus faciles à partager et, donc, les moins coûteuses. Cela se confirme dès la plus haute Antiquité. Exemple: le développement de l’écriture. Au Proche-Orient, l’écriture commence – après quelques balbutiements dans une quête pictographique – par une écriture syllabique très compliquée (cunéiforme en Mésopotamie, hiéroglyphique en Egypte) et évolue, à partir du XIVe ou du XIIIe siècle av. J.-C., vers une écriture consonantique de 25 à 30 signes environ. Dès le premier millénaire av. J.-C., ce système est adopté par les usagers du sémitique de l’ouest, et c’est à partir de l’écriture phénicienne ou araméenne que se développeront tous les alphabets survivants aujourd’hui (hébreu, arabe, grec, latin, cyrillique, etc.). Les langues et les écritures plus complexes et plus prestigieuses, choyées et jalousement contrôlées par des castes de scribes (en Egypte ou en Mésopotamie) se sont éteintes au cours des deux premiers siècles de l’ère chrétienne: il n’y avait plus de demande, et plus personne ne savait les lire. On le constate: Dès le début, ce sont les commerçants, les voyageurs et les diplomates, et non les grands empires, qui imposent le medium (l’écriture consonantique et les langues qui les adoptent, principalement l’araméen puis le grec). Déjà au XIVe siècle av. J.-C., lorsque le Pharaon correspond avec ses vassaux en Canaan, la correspondance se fait en accadien, comme nous le montrent les tablettes d’Amarna, et non en égyptien. Sous les empires assyrien (IXe au VIle s.) ou perse (VIe au IVe s.), ce ne sont pas l’assyrien ou le perse et leurs écritures cunéiformes qui s’imposent dans la vie courante, mais bien l’araméen avec son alphabet consonantique. On peut y comparer, si l’on veut, la victoire du latin et, aujourd’hui, celle de l’anglais.

Une réflexion analogue pourrait être menée sur les supports de l’écriture: tablettes (d’argile ou de bois), papyrus, peaux (parchemins), menant au rouleau (qu’on doit dérouler si l’on veut retrouver un passage saisi en milieu de texte), puis au codex (qu’il suffit d’ouvrir, comme un livre d’aujourd’hui pour y trouver le passage recherché).

– Y a-t-il un événement de l’année écoulée qui vous a particulièrement frappé?

– L’admission de la Palestine comme Etat (provisoirement non membre) par l’Assemblée générale de l’ONU avec la voix de la Suisse. Cela m’a profondément réjoui.

La désolation, en revanche, c’est la dérive du Proche-Orient, et en particulier de la Syrie, un pays dans lequel j’ai beaucoup voyagé et qui est à mes yeux un des plus attachants du monde arabe. Le régime, bien sûr, n’est pas une démocratie, mais aucun des régimes du Proche et du Moyen-Orient ne l’est au sens européen du terme. Comment un simple mouvement de revendication politique, en soi parfaitement légitime, a-t-il pu déboucher sur une guerre civile aussi abominable? C’est une tragédie. Lors de mon dernier séjour en Syrie, en octobre 2010, j’ai été reçu avec ma femme par le Grand Mufti (sunnite) d’Alep, un homme d’une grande finesse et d’une réelle envergure intellectuelle. Son secrétaire est un Syrien grec orthodoxe, et son interprète un Arménien. Nous avions l’impression de capter un écho de la Syrie millénaire… Quel que soit le jugement que l’on porte sur les événements, il est à craindre que le jour où le djihadisme aurait imposé son programme à Damas, pareille constellation ne se retrouve pas de sitôt!

– Que représente Noël pour vous?

– Je suis frappé de voir que c’est la fête chrétienne qui garde le plus d’attrait populaire, évidemment aussi en raison de son exploitabilité commerciale, mais pas uniquement. Sur un plan purement phénoménologique, il y a tout d’abord l’élément de la naissance d’un enfant comme signe de renouveau. Je reste toujours ébloui par le fait que l’humanité se renouvelle sous cette forme. Lorsqu’un enfant naît, les cartes sont pour ainsi dire redistribuées.

Le deuxième aspect, en tout cas dans notre hémisphère, c’est que Noël est lié à la réémergence de la lumière. A la sortie du tunnel, on repart vers l’espoir.

Enfin, dans la tradition chrétienne, Jésus est celui qui permet au reste de l’humanité de se greffer sur l’arbre de la grande aventure de Dieu avec les hommes. Cela non plus ne m’est pas indifférent.

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