20 ans

C’était le 18 mars 1998

Le copieux premier numéro du «Temps» (64 pages!) constitue, a posteriori, une lecture passionnante. Celle-ci permet de mesurer ce qui a changé en vingt ans, et aussi ce qui a persisté. Morceaux choisis de cette page d’histoire

Cette année, Le Temps fête ses 20 ans. Né le 18 mars 1998, il est issu de la fusion du Journal de Genève et Gazette de Lausanne et du Nouveau quotidien. Nous saisissons l’occasion de cet anniversaire pour revenir sur ces 20 années, et imaginer quelques grandes pistes pour les 20 suivantes.

A ce sujet:

L'héritage de Luisier

Des veuves et des enfants qui se déchirent autour d’un cercueil. Johnny? Non, c’est André Luisier, le puissant patron du Nouvelliste et du FC Sion (le Constantin de l’époque), qui vient de mourir, ruiné: il vendait les actions de son journal pour renflouer le club, et ça a mal tourné. Mais auparavant, il s’était confessé, pour un livre, à un ancien journaliste passé à un drôle de business, Hervé Valette. Affolement dans l’entourage familial, sportif et d’affaires: que va-t-il révéler dans ces Mémoires? Les trois épouses successives, surtout, sont en souci. Valette a dû promettre de montrer son manuscrit, et des coupes ont été faites. Mais il y a eu des fuites et un hebdomadaire a publié les passages censurés. Les avocats s’en mêlent. Le biographe, qui est lui-même en procès pour une cupesse financière, est écœuré: «Des rogneux et des jaloux qui ne pensent qu’au fric!»


Bon vol...

Le journal nouveau-né a beaucoup de parrains, qui ont acheté des espaces de pub pour lui souhaiter bon vent. L’annonce la plus spectaculaire est celle de Swissair: la une du Temps, pliée en forme d’avion, auquel la compagnie souhaite un «décollage réussi». A posteriori, ces vœux résonnent un peu sinistrement. Trois ans après, Swissair était clouée au sol, puis liquidée dans un énorme scandale. Ses encouragements payants étaient pourtant assez méritoires. Car entre Genève et Lausanne, Swissair n’avait depuis longtemps plus bonne presse. Son projet de fusion avec trois autres compagnies européennes, en 1993, avait été fusillé ici, en particulier par Le Nouveau Quotidien. Et quand les vols long-courriers avaient été supprimés à Cointrin, ce fut la révolte. L’annonceur a disparu, mais le jet du Temps décolle encore chaque jour.


De trop petits seins

Les révélations sur l’amourette entre Bill Clinton et Monica Lewinsky déferlent depuis le début de l’année. Mais Le Temps ne mange pas – encore – de ce pain-là. Pourtant, il publie une modeste information sur cette affaire. Kathleen Willey, ancienne stagiaire à la Maison-Blanche, vient d’affirmer devant un grand jury, puis dans une émission de TV très courue, que le président l’avait pelotée contre sa volonté dans le Bureau ovale, en 1993. Clinton se défend, l’entourage fait valoir que la dame cherche à publier un livre, un contrat de 300 000 dollars à la clé. Des proches affirmeront qu’elles avait entre pris de séduire le président, et l’une d’elle dira qu’elle avait de trop petits seins pour l’intéresser. Le livre paraîtra finalement en 2007, et son auteure deviendra en 2016 une alliée de choix de la campagne de Donald Trump. En se faisant payer.


United colors of UNO

L’ONU fête les 50 ans de la Déclaration des droits de l’homme. Elle s’associe à Benetton et à son photographe choc, Oliviero Toscani. L’organisation loue le courage et l’efficacité de l’entreprise et jure qu’elle ne collaborera jamais avec l’industrie de l’armement ou du tabac... Toscani ajoute dans Le Temps que Benetton produit surtout en Italie, «et non avec la main-d’œuvre du tiers-monde». Pas de bol: la même année, la firme est éclaboussée en Turquie, où des enfants de 11 à 13 ans sont employés illégalement. Elle est plus tard accusée d’accaparer en Patagonie la terre des Mapuches. Et en 2013, elle doit verser plus d’un million de dollars pour dédommager les victimes de l’effondrement d’une fabrique à Dacca. Le diplomate qui, en 1998, avait commandé cette campagne s’appelle Staffan de Mistura. On dit qu’il essaie ces jours-ci de faire la paix en Syrie.


Fin du film

La menace se nomme CTX5000. Une machine que les services de sécurité commencent à installer dans les aéroports pour détecter les explosifs dans les bagages embarqués en soute. Problème: le tomographe – c’est son nom – abîme la pellicule des appareils, qui sort des contrôles avec des marques laiteuses ou une ligne continue opaque. Le Temps, qui aime la photo, mène l’enquête. François Villard, responsable de la sécurité à Cointrin, relativise le mal: «Préférez-vous un vol sûr ou un film voilé?» demande-t-il crûment. Par ailleurs, la pellicule emportée en cabine, dans les bagages à main, ne risque en principe rien. Le problème, bien sûr, a été réglé par le numérique: c’est le film qui s’est incliné. Vingt ans après, on ne sait plus ce que veut dire Kodachrome ou Fujicolor. Restent les esthètes de l’argentique, qui ont appris à se protéger.


Non mais allô, quoi

Question technologie, 1998 était une époque pré-benoitgodetienne. La démonstration en est administrée en une du premier Temps. Il y est question du désespoir des diplomates suisses privés de
portable – on disait Natel. L’un d’eux, en pleine négociation dans un pays de l’Est, se perd dans les couloirs de son hôtel pour aller demander, par ligne fixe, des instructions à Berne. Quand au bout de vingt minutes il revient dans la salle des pourparlers, les autres l’attendent, leur portable posé sur la table. Un autre diplomate, qui accompagne une délégation étrangère vers un rendez-vous important au Palais fédéral, est pris dans un embouteillage. Retard, fureur. Il n’avait pas de téléphone pour avertir. Il aurait pu en avoir un s’il en avait fait la demande: il y a deux Natels par division, dont un pour le chef. En vingt ans, la rareté a fait place au trop-plein.


Dieu est sauvé

Dieu joue sur du velours. La Constitution fédérale est en cours de révision, et le National se penche sur son préambule. Faut-il maintenir cette formule: «Au nom de Dieu Tout-Puissant». Le socialiste Andreas Gross, qui se défend d’être antichrétien, propose d’introduire la notion de «responsabilité envers la création». Il est approuvé. La Genevoise Liliane Maury Pasquier trouve le Tout-Puissant un peu totalitaire. Puis Jean Ziegler monte à la tribune et le bon dieu en prend pour son grade. Absurde, s’exclame-t-il. Car l’homme est ce qu’il fait: Sartre l’a écrit... Et puis, «au nom de Dieu Tout-Puissant, la Suisse a refoulé 100 000 juifs vers les camps de la mort». Il veut une Constitution laïque. Le conseiller fédéral Arnold Koller cite Dostoïevski: «Si Dieu n’existait pas, tout serait permis.» Les incroyants sont écrasés au vote. Tout n’est pas permis.


Bibi et Bibi

Bibi est éternel. En 1998, Benyamin Netanyahou est déjà le premier ministre d’Israël, et il est déjà furieux contre l’UE. Robin Cook, secrétaire britannique au Foreign Office, est en visite au nom de l’Europe, et il a rencontré à Jérusalem-Est des Palestiniens qui protestent contre l’ouverture du chantier d’une nouvelle colonie. La droite se déchaîne et traite Cook d’antisémite; Netanyahou annule un dîner qu’il devait avoir avec le ministre britannique: «Jérusalem n’est pas l’affaire de l’Europe», dit-il. Le Temps, qui rend compte de ce voyage, révèle que les Palestiniens demandent en vain à la Suisse, embarrassée, d’organiser une conférence internationale sur la question des colonies. Vingt ans après, on dirait que rien n’a changé. Si, quand même: ladite colonie a été construite et devrait compter bientôt 30 000 habitants. Et Bibi est toujours là.


Les sourcils de Frida

Le tatouage et le piercing, en 1998, ne sont pas encore épidémiques. Le Temps s’intéresse alors à ce qu’il nomme «la dernière zone d’expérimentation réversible»: le sourcil. Et s’il en parle, c’est que la mode s’en est emparée. Les unes se l’épilent presque entièrement, les autres le soulignent, et le dernier trend, encouragé par Jean-Paul Gaultier, c’est de se le faire à la Frida Kahlo, afin que «les arcades sourcilières se rejoignent comme deux ailes d’oiseaux». Le journal a une autre raison de s’intéresser à la belle Frida: ses œuvres sont exposées à la Fondation Gianadda. Des autoportraits de souffrance, d’après le terrible accident de 1926 qui l’avait laissée presque morte. Les sombres sourcils froncés, là, indiquent la douleur. A Martigny, elle est exposée à côté d’œuvres de Diego Rivera, son amant tonitruant, qui lui n’avait pas de moustache.


Drôle d'oiseau

Le Temps est à peine né qu’il a déjà un «concurrent». Le premier (et unique) numéro du Paon est sorti le 17
mars, «ambitieux journal francophone d’Europe centrale», comme il se présente. Cet oiseau-là se moque. Il a été fabriqué par l’équipe de doux provocateurs qui publie La Distinction et décerne le Prix Champignac à des journalistes – et associés – qui se sont pris les doigts dans le clavier de façon ridicule. Le Temps salue «
Le Paon», et annonce qu’il va s’inspirer de sa mise en page en déplaçant son éditorial de la première à la deuxième page. Collision surprenante: les pasticheurs, pour leur une, ont utilisé la même information que Swissair (ci-contre) pour son annonce dans Le Temps: la candidature mal en point de Gilles Petitpierre au Conseil fédéral. «Pour son avenir, le Petitpierre sème des cailloux blancs», titre Le Paon.


L'illusion d'Annan

Kofi Annan est salué comme un héros. Le Ghanéen de Genève, qui n’est secrétaire général de l’ONU que depuis un an, pense avoir réalisé un exploit. Il revient d’Irak où il a obtenu de Saddam Hussein qu’il accepte la présence d’inspecteurs de l’ONU sur des sites jusque-là fermés. Bill Clinton et Tony Blair sont convaincus que le dictateur dissimule des armements prohibés, et ils le menacent depuis des semaines d’une intervention militaire. Annan est satisfait, on le félicite, sauf au Congrès, qui dénonce sa «capitulation». On connaît la suite. L’Irak sera bombardé à la fin de l’année, puis envahi cinq ans plus tard. Saddam Hussein sera pendu, toute la région déstabilisée pour longtemps, et dévastée. Et Kofi Annan, dont les Américains avaient favorisé l’élection en pensant qu’il serait leur homme, deviendra pour longtemps leur bête noire.


Dedans, dehors

Panique à Berne. Les bilatérales sont en péril. Ça coince du côté des transports. Un compromis avait été trouvé à Zurich au début de 1998, qui permettrait aux poids lourds européens de traverser la Suisse en payant une taxe de 320 francs. Mais l’Allemagne et l’Italie se rebiffent: c’est du vol! Des pourparlers fiévreux sont en cours en coulisse. A Bruxelles, les ministres des Transports en discutent jusque tard dans la nuit. Les Suisses mettent tous leurs espoirs dans la Grande-Bretagne, qui tente d’isoler les Allemands et les Italiens pour forcer un accord. Les bilatérales seront finalement conclues en décembre, mais ce n’était qu’une éclaircie. Vingt ans après, on est de nouveau dans le brouillard, et notre sauveur d’alors est en train de sortir de l’UE. Mais une chose a changé: pour les bilatérales, en 1998, le problème était au dehors; aujourd’hui, il est à l’intérieur.

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