Le Temps: Quel regard un historien porte-t-il sur cette initiative, à laquelle vous prenez part comme consultant privilégié? Jakob Tanner: Je tiens tout d’abord à m’expliquer clairement sur ma fonction. Je commente des documentaires proposés en parallèle de ces émissions de «Living History». Les documentaires abordent divers aspects de l’histoire suisse durant la Deuxième Guerre, tels que celui des réfugiés. L’un d’entre eux, auquel j’ai participé, revient également sur les discussions nées autour de la tactique du Réduit et de son interprétation. Ce travail a été bien fait. Par contre, je suis contre ces trois semaines filmées dans les bunkers. C’est cynique!

 - Qu’entendez-vous par là? - Cette démarche repose sur une idéologie de la Suisse, celle de la défense du pays grâce au Réduit. Du repli sur soi salvateur qui a eu par la suite de lourdes conséquences dans la politique suisse, comme une entrée tardive dans l’ONU ou un droit de vote des femmes sans cesse repoussé. Pourquoi n’a-t-on pas pour ce genre de reality-show davantage privilégié les épisodes qui se sont déroulés à la frontière pendant la guerre, le refoulement des réfugiés ou les livraisons d’armes vers l’Allemagne nazie par exemple? Ces aspects de la réalité de la Suisse pendant la guerre ne sont apparemment pas compatibles avec la logique de la distraction et de l’identification émotionnelle.

- Mais intéresser les spectateurs aux situations vécues par leurs ancêtres, vous ne trouvez pas cela légitime? - C’est tout à fait légitime. Mais la politique du Réduit faisait partie d’une stratégie de défense qu’il faut considérer dans son ensemble. En se concentrant sur le Réduit, on encourage avant tout une vision régressive qui a déjà fait naître un mythe. J’estime donc que c’est un non-sens de la raviver surtout avec des personnes qui imaginent qu’en quittant leur proches durant trois semaines, elles revivent les émotions de leurs ancêtres.

- Les précédentes expériences de Living History ont eu un fort succès. Cela aussi, vous le critiquez? - Les épisodes précédents n’entraient pas dans un contexte militaire. On y abordait la préhistoire ou des dimensions de la vie de tous les jours. J’ai l’impression que la télévision s’est retrouvée face à des bunkers vide et a imaginé une mise en scène. Aujourd’hui, il devient toujours plus difficile pour les jeunes d’avoir une image correcte de la Suisse, par exemple à la frontière durant la Guerre. Là, c’est à nouveau l’aspect militaire et avec lui la guerre elle-même qui se retrouve renforcé. La Suisse a survécu comme pays démocratique grâce à la libération de l’Europe continentale par les Alliés. Cet élément est à nouveau complètement ignoré par ce retour au Réduit.