Parlez de «décroissance»: les bâillements guettent. Parlez de «post-croissance» en revanche et une ou deux oreilles se dressent. Parlez de «dictature verte qui rationne les ressources», et l’engueulade est garantie. Le débat mérite d’avoir lieu, puisque la contradiction entre surconsommation et urgence climatique apparaît toujours plus insurmontable à chaque rapport du GIEC. L’argument n’a pas échappé aux jeunes manifestants qui brandissaient les pancartes «Sauvez un arbre, mangez un lobbyiste» ou «Détruisons le capitalisme, pas l’environnement» le 18 janvier et le 15 mars derniers.

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Qui sont ces jeunes qui soufflent sur les braises des théories décroissantes? Les succès des listes écologistes en Europe peuvent-ils rebattre les cartes? Et si la politique n’entre pas en matière aussi vite que le souhaitent les manifestants, la désobéissance civile aura-t-elle lieu? Le Temps a posé la question au politologue Eddy Fougier, spécialiste des mobilisations citoyennes et des mouvements protestataires, chargé d'enseignement à Sciences Po Aix.

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Le Temps: On parlait déjà de «décroissance» dans les années 1970. Pourquoi le terme revient-il sur la table aujourd’hui?

Eddy Fougier: La question que posent certains écologistes depuis des décennies est: la croissance doit-elle rester l’objectif des Etats? Elle peut être légitime. Parler pour autant de «décroissance» a été une erreur stratégique sur la forme, dans le sens où le mot a fait peur au grand public, qui ne s’en est pas saisi. Aujourd’hui, on voit apparaître les termes de «post-croissance». Parallèlement, au niveau international, la prise de conscience des enjeux climatiques de la part d’une partie de la jeunesse est indéniable, avec les manifestations, les slogans, les initiatives dans les écoles, etc. On commence à voir aussi de Paris à New York des étudiants de prestigieuses universités, très éduqués, souligner la contradiction entre surconsommation et protection des ressources. On voit par exemple des jeunes promis à des carrières prestigieuses et lucratives qui laissent tout tomber pour poursuivre un autre idéal: leur discours a été très médiatisé. Ce sont ceux qui étaient là dès 2011 lors d’Occupy Wall Street, auprès de Bernie Sanders (un «socialiste» fier de l’être), ou auprès du travailliste Jeremy Corbyn au Royaume-Uni…

C’est un signal faible mais notable dans la prise de conscience de voir que même pour les institutions européennes la croissance pour la croissance peut avoir des effets délétères

La «post-croissance», c’est-à-dire une société dont le seul objectif n’est plus la mesure de la croissance et donc de la consommation, a même fait l’objet d’une conférence au Parlement européen en septembre dernier. Que faut-il en retenir?

Deux choses: c’est déjà loin d’être anecdotique qu’une telle conférence soit organisée au sein du Parlement européen, cela montre que ces sujets ne sont plus marginalisés. Ensuite, il y a un aspect générationnel: les jeunes hauts fonctionnaires européens sont plus sensibles à ces questions-là. C’est un signal faible mais notable dans la prise de conscience de voir que même pour les institutions européennes la croissance pour la croissance peut avoir des effets délétères.

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Cette mobilisation semble d’abord concerner les élites, les hauts fonctionnaires, c’est-à-dire les classes sociales les plus privilégiées…

On ne peut pas conclure que «la jeunesse», dans sa globalité, se politise et que cette politisation se fait dans une logique anti-système. Il y a une jeunesse privilégiée qui est en rupture par rapport au système, celle-là même qui parle de décroissance, et une autre qui aspire au contraire à y être intégrée. On parle beaucoup des jeunes qui ne veulent plus se déplacer qu’à vélo ou en trottinette électrique, mais moins de ceux qui passent leur week-end à faire du tuning. Cette autre frange de la jeunesse, moins urbaine, moins éduquée, moins politisée, n’est pas dans la rue et suit une tout autre logique. On observe la même chose avec la déconsommation: des études montrent que c’est une nouvelle forme de distinction sociale des catégories supérieures. Vivre avec le moins d’objets possible, le moins d’écrans: c’est un luxe de riches post-matérialistes. On ne se pose la question que quand on a déjà tout ça. En France, les «gilets jaunes» illustrent bien cette fracture, ces clivages à la lisière de la lutte des classes.

Comment avancer ensemble, alors?

Ce que l’on sait, c’est que la pédagogie de la catastrophe à laquelle les écologistes ont communément recourt ne marche pas. Dès lors, comment convaincre les gens qui ont une perspective complètement différente? C’est tout le défi qui se pose à eux.

Ce manque de représentativité sociale condamne-t-il selon vous le mouvement à l’échec?

Je ne crois pas: il n’est pas nécessaire d’être représentatif pour faire bouger les choses. Quand on regarde l’histoire contemporaine, des minorités peuvent faire changer l’opinion publique, on l’a vu par exemple sur les droits des homosexuels, les droits raciaux.

La nouvelle gauche susceptible de voir le jour serait plus verte et plus critique du capitalisme

Le momentum actuel peut-il permettre à une nouvelle gauche de voir le jour?

On voit bien dans de nombreux pays que les principaux mouvements politiques de gauche traversent une période très difficile, en ayant perdu à la fois leur boussole idéologique (la critique du capitalisme) et leur base électorale (l’électorat populaire). La gauche n’est fondamentalement pas très à l’aise dans un monde dominé par un capitalisme globalisé. Or, la lutte contre le changement climatique pourrait éventuellement leur redonner un nouveau souffle à partir du moment où le capitalisme et la mondialisation sont désignés comme responsables du réchauffement et que cette lutte implique sans aucun doute davantage de régulation et de redistribution des richesses, ce qui correspond à l’ADN de la gauche. Dans un tel contexte, la nouvelle gauche susceptible de voir le jour serait plus verte et plus critique du capitalisme.

Certains rejettent les notions de «croissance verte» et de «développement durable», balayés comme des concepts de marketing inefficaces. Comment analysez-vous ce retour de bâton?

Ce que l’on voit émerger ces derniers mois, c’est surtout la collapsologie. L’idée que la transition écologique et sociale ne se fera pas et que la civilisation industrielle va s’effondrer. Ces visions qui prônent l’entraide et la solidarité tuent malgré tout la politique et l’idée même de pouvoir changer les choses. Maintenant que la thématique de la transition écologique est reprise par les gouvernements et certaines entreprises, les écologistes se sont déportés sur la gauche.

L’impuissance combinée à la frilosité des gouvernements est un terreau favorable pour la désobéissance civile, et même potentiellement pour la violence.

En observant les mobilisations, quelles conséquences estimez-vous qu’elles auront en Europe à moyen terme?

L’accent mis sur la collapsologie, le fait qu’on va tous mourir, n’incite pas du tout à l’action et renforce une forme d’individualisme du genre: «foutu pour foutu, y’a plus rien à faire». Ensuite, ces courants doivent être intégrés à la politique traditionnelle pour que des répercussions puissent avoir lieu. Mais le problème, comme on a pu le voir dans l’histoire récente, c’est que les mouvements sociaux s’y refusent et seules les mobilisations de masse «qui cassent» tendent à se faire entendre.

Pour le moment, les marcheurs sont pacifistes, mais l’impuissance combinée à la frilosité des gouvernements est un terreau favorable pour la désobéissance civile (comme le prône le mouvement Extinction Rebellion qui essaime en Europe), et même potentiellement pour la violence. Si l’on suit par exemple les conclusions du rapport du cabinet B&L Evolution, qui évalue ce que la France devrait faire pour réduire fortement ses émissions de gaz à effet de serre et rester dans les clous des 1,5°C à l’horizon 2030, les changements devraient être tellement radicaux qu’ils ne pourraient être envisagés que dans le cadre d’une «dictature verte». On en est là. Et c’est ce qui me préoccupe beaucoup.

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