Société

Cette virilité qui fait du mal aux hommes

Trop souvent encore, être «un homme, un vrai» signifie correspondre à un vieil idéal viril fait de force, de domination et de priapisme conquérant... L’homme, autant que la femme, mérite mieux que ça, affirme la philosophe Olivia Gazalé dans un essai revigorant

C’est un ado qui traîne chez lui, seul, s’ausculte dans le miroir, engloutit des cochonneries, joue à «Call of Duty»… et se rembrunit. Il garde longtemps sa tête sous l’eau dans un bain, rédige un SMS: «Pote, c’est bizarre, mais je me sens super mal. Je ne sais pas quoi faire. Tout irait mieux si…» qu’il efface aussitôt, avant de chercher sur Google «idées suicidaires». S’affiche alors un message de prévention: «Tu n’es pas seul à ressentir cela. C’est dur d’en parler. Tu peux le faire avec nous.»

Produit par l’association britannique Manchild, ce spot est l’une des nombreuses campagnes enjoignant les hommes à montrer leurs faiblesses, alors qu’en Grande-Bretagne le suicide est la première cause de mortalité masculine avant 34 ans. En Australie, le suicide est également la cause principale de décès des hommes de 15 à 44 ans.

En cause? Les diktats du masculin qui stigmatisent, peur, faiblesse, vulnérabilité, favorisant le déni de la dépression, ou la honte, jusqu’au passage à l’acte. «Avant de parler, pleurer nous permet de survivre», raconte une voix suave sur des images d’hommes en sanglots, dans un autre spot de l’association Movember. «Alors pourquoi dit-on aux garçons de ne pas pleurer, de s’endurcir, d’avoir des couilles… Ras-le-bol! Le silence peut tuer. Montrer sa douleur nécessite du courage et des tripes. Sois un homme, parles-en!»

L’instinct du guerrier

Dans La fabrique des garçons (MSHA), Sylvie Ayral et Yves Raibaud dénonçaient déjà les effets délétères de l’éducation masculine, encore centrée sur l’agressivité et la compétition, avec des conséquences dramatiques: 69% des morts sur la route, 80% des morts par overdose, ou 83% des auteurs de crimes conjugaux sont des hommes, par exemple… «Les hommes sont trois fois plus exposés au burn-out, aux conduites à risques et aux addictions, mais ils ne semblent pas réaliser que beaucoup de leurs problèmes viennent des archétypes de la virilité, ce modèle unique du surhomme qui aboutit à une décompensation», constate la philosophe Olivia Gazalé, qui publie une «enquête philosophique sur la construction et la déconstruction des sexes» à travers un essai minutieux et passionnant, à paraître le 12 octobre: Le mythe de la virilité. Un piège pour les deux sexes (chez Robert Laffont).

«Le propos du livre est de rappeler que la norme virile vient du fond des âges, à la suite de postulats invérifiés. Et que cette norme aliénante est un piège que l’homme s’est tendu à lui-même.» Car si naître homme est un fait biologique, devenir viril est une construction sociale, souligne-t-elle, qui passe par la «sacralisation de la force, du pouvoir, de l’appétit de conquête et de l’instinct guerrier, tout en considérant la brutalité à l’égard des enfants comme la meilleure pédagogie».

Rites initiatiques

Au fil des âges, les épreuves initiatiques ont jalonné l’éducation masculine, à base de faim, de froid, de privation de sommeil, de coups et d’humiliations censées forger l’esprit de domination – des femmes, mais aussi de ses pairs. Parmi ces rites, la «pédagogie pédérastique», pratiquée dans la Grèce antique, mais aussi au Japon, chez les moines bouddhistes et leurs novices, ainsi que chez les samouraïs jusqu’au XIXe siècle. Cette «pédagogie» consistait à imposer sodomie et fellation aux pubères dès leur douzième année, opérées par des hommes plus âgés, afin de «faire naître les garçons dans le monde des hommes en vertu d’une conviction selon laquelle, tandis que le lait maternel et l’amour des femmes féminisent le petit homme, le sperme et l’amour des hommes le masculinisent.»

Une fois adultes, les mâles «virilisés» se devaient ensuite d’aller féconder des épouses. Le phallus est également un «outil de pouvoir»; être viril, c’est recourir à la brutalité sexuelle, comme le souligne la philosophe: «Besogner, labourer, emmenacher, enfiler, embrocher, crever la cloison, entrer jusqu’à la garde… autant d’expressions qui certifient que l’on a affaire sans équivoque possible, à un homme, un vrai: ni pédéraste, ni impuissant, ni surtout cocu, cet être cruellement moqué pour n’avoir su ni surveiller, ni satisfaire son épouse.»

Triomphe de la prouesse

Au fil du temps, l’injonction produit des légions de complexés, tel Dali, qui confesse dans une correspondance: «Nu et me comparant à mes condisciples, je découvris que mon pénis était petit, pitoyable et flasque.» Mais si un artiste peut se permettre d’avouer ses faiblesses, et d’en rire, l’homme viril a le devoir de «crâner», écrit la philosophe, selon une longue tradition de fanfaronnade assimilant pouvoir et prouesse sexuelle.

«J’ai foutu trois femmes et tiré quatre coups – dont trois avant le déjeuner, le quatrième après le dessert», écrit ainsi Flaubert à un ami. Tandis que Mérimée, Stendhal, Gautier et Musset tiennent avec minutie la comptabilité des filles «chevauchées», et que Constant et Michelet détaillent durée, position et réaction des femmes… Au moins pouvaient-ils, une fois sénescents, poser les armes de cet épuisant devoir d’érection. Ce qui n’est plus le cas aujourd’hui, avec le Viagra, «hypermédicalisation de la défaillance qui contribue à l’inscrire dans le registre de la pathologie physique et psychologique», écrit encore Olivia Gazalé.

Pas de quoi décourager bien des hommes, qui continuent à chérir l’idéal viril. «Faut-il réaffirmer la masculinité? Un demi-siècle après les années 1960 et la fin du patriarcat, beaucoup d’hommes seraient en proie à un doute existentiel», lançait même David Pujadas en mars dernier, dans son JT de France 2, pour présenter un reportage sur la mode des stages virilistes qui se développent désormais. Au programme, quatre jours d’entre-soi masculin, «pour encourager à affirmer sa virilité», avec épreuves (une manie) du type pousser une voiture en hurlant, et conférences à base de poncifs tels que: «La peau de l’homme est plus épaisse, comme si son corps le préparait à affronter l’extérieur».

Ne pas pleurer

Dans la sphère viriliste contemporaine, on en est sûr: le gène masculin de la perceuse est réel. Tout comme un homme se doit de ne pas pleurer… «La virilité est toujours inquiète, ce qui prouve bien que c’est une construction, note Olivia Gazalé. Et les hommes sont très en retard par rapport aux femmes, qui ont désormais une multitude de modèles identitaires. Chez l’homme, c’est toujours la figure du guerrier qui prime: un mâle qui réussit socialement. Et ceux qui n’entrent pas dans ce moue ne sont rien…» Mais la révolte contre les stéréotypes semble timide, d’ailleurs elle n’a pas de nom, au contraire du féminisme. Olivia Gazalé propose «masculisme». Avis aux amateurs?


A lire:

Olivia Gazalé, «Le mythe de la virilité. Un piège pour les deux sexes», Ed. Robert Laffont, 416 p. Sortie le 12 octobre

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