Jour historique pour les femmes suisses: à moins d'un coup de théâtre peu probable, c'est aujourd'hui que les Chambres fédérales doivent approuver la loi sur la dépénalisation de l'avortement. Désormais, l'interruption volontaire de grossesse (IVG) durant les douze premières semaines ne devrait plus être considérée comme un crime. Pour que le Code pénal soit modifié, il reste encore une étape à franchir: le Parti démocrate-chrétien a lancé vendredi dernier un référendum pour s'opposer au texte. Si elle est adoptée, la nouvelle loi obligera la femme à invoquer par écrit une situation de détresse, en remplacement du recours à un deuxième médecin. En outre, les cantons devront désigner des établissements spécifiques où pourront être pratiquées les interventions.

Sur le terrain, ces modifications légales sont loin de faire l'unanimité. A la croisée de pratiques libérales et plus conservatrices, la région du Chablais est symptomatique des évolutions de la pratique de l'IVG en Suisse romande. Eliane Launaz est conseillère en planning familial à Monthey. En face de la petite gare de l'AOMC (Aigle-Ollon-Monthey-Champéry), elle reçoit des femmes de tout âge, mariées ou célibataires, dont certaines désirent interrompre leur grossesse. Aujourd'hui, cette conseillère observe que la perception de l'avortement en Valais a changé ces dernières années: «Depuis huit ans que dure le débat autour de l'initiative parlementaire sur la solution des délais, l'opinion ici s'est modifiée. On commence à accepter que l'IVG fasse partie de la Santé publique.» Et du coup, en optant pour une attitude plus libérale, les médecins valaisans ont fait baisser les chiffres du «tourisme gynécologique» la majorité des femmes subissant désormais leur intervention dans les hôpitaux de la région.

Selon Eliane Launaz, la situation de détresse dont parle la nouvelle loi pose problème: comment un médecin pourra-t-il donner un avis sur une notion aussi subjective? «La détresse n'est pas réservée aux femmes qui avortent, elle peut être pire pour celles qui mettent au monde un enfant malgré elles», estime la conseillère. Et pourquoi ne reconnaît-on pas aux femmes la capacité de décision en les obligeant à faire une demande auprès de leur gynécologue? «On peut aller plus vite dans le vif du sujet et mieux aider les femmes à vivre leur IVG en évitant ces détails procéduriers», plaide Eliane Launaz. De même, la demande écrite serait difficile à obtenir pour les femmes parlant mal le français: «Rapidement, cet écrit se transformerait en questionnaire alibi, et on continuerait à agir avec hypocrisie.» Une opinion que partage le Dr Anne Schnegg, gynécologue à Aigle. Pour cette femme, qui a pratiqué deux ans la médecine au Cameroun, la vision de jeunes filles à l'utérus troué par des tentatives d'avortement clandestin lui fait considérer la libéralisation de l'IVG comme capitale. S'exprimant sur l'avis que doit rendre le médecin sur la détresse de sa patiente, elle s'insurge: «Personne n'a le droit de dire aux femmes si elles ont le droit ou non d'interrompre leur grossesse: de toute façon, ce sont encore elles qui élèvent les enfants.»

Depuis quinze ans, le Dr Jean-Marc Mermoud est le conseiller médical du préfet à Aigle. A côté de ses fonctions de médecin généraliste, il a donc été désigné pour rendre les avis conformes. Dans la région du Chablais, nombreuses sont les femmes désirant interrompre leur grossesse qui passent par la visite obligatoire dans son cabinet. De l'avis des gynécologues qui lui envoient leurs patientes, c'est un médecin «profondément humain», qui refuse très exceptionnellement une autorisation d'IVG. Pourtant, ce praticien considère que sa fonction a une grande importance dans le parcours de la patiente et qu'il serait dommage de la supprimer. «Il est important pour moi que la femme prenne sa décision dans la plus grande sérénité possible. Pour cela, il lui faut du temps. Ce qu'on appelle aujourd'hui le «parcours de la combattante» autorise cette réflexion. Les entretiens que j'accorde à ces femmes ont une valeur thérapeutique: j'ai vu souvent des patientes sortir du cabinet soulagées d'avoir pu me raconter leur parcours personnel.»

A Aigle, le Dr Mermoud reçoit des patientes du Bas-Valais qui doivent subir leur intervention à l'Hôpital intercantonal du Chablais, Monthey ne possédant pas de service pour les interventions gynécologiques. Observateur des cultures catholique et protestante, il considère que le comportement de ses patientes diffère peu selon leur religion: «Beaucoup de ces femmes me disent qu'elles étaient contre l'IVG. Mais confrontées à une situation de crise, à une grossesse qu'elles ne peuvent pas assumer, elles ont toutes la même attitude.»