Regards flottants, atmosphère sombre, il flotte à l'Université populaire albanaise (UPA) de Genève une atmosphère de désarroi partagée par les 200 000 Kosovars de Suisse. Parmi les centaines de Kosovars qui viennent chaque jour à l'UPA, très peu ont eu des nouvelles de leurs parents, frères, sœurs, enfants. Vivants? Morts? En exil? Cachés?

Les gens ont le regard usé de ceux qui ne dorment plus, le doigt fatigué à force de téléphoner sans guère d'illusion à leur famille, la télévision branchée en permanence, CNN, Euronews, télévision albanaise, romande…

Cliniquement, un Kosovar raconte l'angoisse au quotidien. «Trouble du sommeil, manque d'appétit, laisser-aller, maux de tête, les enfants sont atteints de troubles de concentration et de comportement… On ne vit que dans l'attente de nouvelles qui ne viennent pas.» Lui – par peur, comme les autres, il ne veut pas donner son nom – ne sait rien sur ses frères, ses sœurs et leurs enfants dont le plus jeune a 2 ans et sur sa mère âgée de 70 ans. «Tout ce que je souhaite, c'est qu'ils soient vivants.»

Avant le téléjournal albanais, 400 personnes se sont entassées à l'UPA dans un silence de mort. «Chacun d'entre nous espérait reconnaître un visage», raconte un homme d'une quarantaine d'années. Parfois, le soulagement survient, quand par bonheur une communication passe avec le Kosovo. «Ils étaient vivants il y a encore quelques heures», raconte Bekim. Mais la plupart vivent dans l'incertitude.

Shani est chef de chantier en Suisse, originaire de la région de Prizeren. Son fils, étudiant à Pristina, a été arrêté par la police serbe comme «terroriste». Il aurait dû être jugé dans une dizaine de jours. Qu'est-il advenu de lui? Un autre homme a réussi à obtenir une ligne de communication. Dans la demeure familiale, la sonnerie résonnait dans le vide. La maison existait encore, mais ses habitants? Albert, un adolescent de 17 ans, est arrivé avec sa mère à Genève l'année dernière de la région de Deccane. Il se dit «prêt à casser du Serbe»: «Ils ont tout détruit, tout rasé. Ils ont tué mon père…»

Apathie, prostration, nerfs à fleur de peau, les sentiments sont à vif. «Certains jeunes parfois disjonctent, constate Ueli Leuenberger, directeur de l'UPA. Pour éviter une radicalisation de la communauté, il faut que les Albanais vivant en Suisse n'aient pas le sentiment d'être livrés à eux-mêmes. Qu'ils sentent une solidarité de la société suisse.»