Langue

De «chagnottes» à «PLS» nos dernières saveurs du français

Pendant l’été, sans prétention, «Le Temps» a dégusté des mots rares. Voici les ultimes perles de cette saison

Chagnottes, les dents qui dépotent

Le Romand Antoine Jaccoud écrit des textes en prose, des spectacles, des films. Il est aussi un peu le sauveur de scénarios, le script doctor, de Suisse romande. Il y a quelques jours, avec notre rieuse collègue Lisbeth Koutchoumoff, il emmenait les lecteurs et internautes du Temps dans une jolie balade à Renens, sa ville de cœur.

Auparavant, sur Facebook, Antoine Jaccoud offrait une amusante pépite du langage dans un billet sarcastique. En évoquant le monde et le jargon des brosses à dents électriques, il lançait: «Sonique. Enorme. Je l’avais aperçue au Salon de la brosse à dents de Leipzig en 2015. Ce n’était toutefois qu’un prototype. La voici sur le marché. Ça va dépoter sur les chagnottes.»

Tout indique que «chagnotte» dérive des «quenottes», les dents d’un enfant, et, par extension, les dents de tout le monde. Le Grand Robert indique que le terme viendrait de l’ancienne langue francique, selon «kinni», la mâchoire. Il est donc question de ce double hémicycle buccal qu’il faut brosser à la vitesse du son. Il va y avoir du quasi-Mach 1 dans les bouches. Et voilà qu’Antoine Jaccoud, le script doctor, se fait dentiste. Ça va dépoter dans les scénarios.


Mignardise, 
les transports 
des caresses

Ces temps, en prenant les transports publics d’Helsinki, on tombe sur une drôle d’affiche. Bien sûr, au moment des premiers contacts, la belle capitale de la Finlande déconcerte par sa langue: non indo-européenne, radicalement exotique malgré l’alphabet latin. On applaudit le bilinguisme officiel avec le suédois, qui permet, grâce à quelques réminiscences d’allemand, de comprendre certaines inscriptions.

Dans les stations de la compagnie HSL/HRT (abréviation selon la langue), on observe l’image d’une femme en extase, tenant voluptueusement une tablette et disant, en français dans le texte: «Cette caresse me transporte.» C’est la campagne de publicité du moment pour l’application des transports publics helsinkiens, lesquels misent sur l’érotisme prêté à la langue française. Il existe une variante partouze: plusieurs mains sur un écran, et le slogan «Tentez-le à plusieurs.»

Le français, la langue des plaisirs. On songe à mignardise, le mot qui titille tous les sens. De «mignon», il se décline au pluriel au sens de pâtisseries affolantes, et au singulier, d’affleurements affriolants. Tous les délices du corps, en une caresse – une mignardise, donc, qui conduit à notre slogan: «Cette caresse me transporte». En finnois: «Kosketus, joka liikuttaa.» Exotique érotisme.


Vélation, burqa 
qui déchire

On est prié de ne pas glousser en imaginant changer, sur un plan sonore et graveleux, la première consonne de ce mot. L’affaire est grave. Le terme de vélation décrit le fait de cacher quelque chose. Nous l’épinglons depuis une sympathique page Facebook, «Passion pour les mots rares».

La vélation, c’est «l’action de voiler». Dans le contexte politique actuel, notre mot ne laisse pas indifférent. Le fait de cacher, plus ou moins, son visage renvoie au voile, voire à la burqa pour la forme la plus sombrement enveloppante. En Suisse, les signatures sont en cours de récoltes, pour faire passer une initiative visant à interdire le voile intégral. Les socialistes se déchirent à ce sujet, l’UDC ricane, et la proposition donnera lieu à un violent débat politique jusqu’au verdict populaire, lequel vaudra au corps électoral suisse un nouveau quart d’heure de célébrité mondiale.

Le précieux site de ressources linguistiques CNRTL indique que «vélation» a été attesté par le Französisches Etymologisches Wörterbuch, une somme. Il pourrait donc être réinjecté dans la langue, si l’on songe aux débats actuels. Sur la page Facebook citée, quelques jours auparavant, cet autre mot était cité: «Hypogamie: mariage dans lequel le rang de la femme est supérieur à celui de son mari.» Autre perspective.


Tracassin, 
tortillard frétillant

Emmanuel Grandjean est un être sifflotant, aussi avachi en dessous de son écran d’ordinateur (oui, en dessous) qu’élevé dans ses aspirations spirituelles. Vendredi passé, dans un courriel général à la rédaction du Temps, ce journaliste pendulaire Genève-Lausanne, chef du cahier du samedi, lançait ce trait d’esprit et de rouspétance: «Vu que le train pour Lausanne a été remplacé par un tracassin qui s’arrête absolument partout, le briefing est repoussé à 9h45.»

Il y a une fulgurance dans cette dérivation – au sens langagier, pas ferroviaire. Venu bien sûr de tracas, «tracassin» exprime à la fois l’objet d’un souci et une disposition à se tracasser; on peut dire «avoir le tracassin». Le gazouillant Grandjean est obligé de poireauter en découvrant la gare d’Allaman, et voici qu’il fait glisser le tracassin vers le tortillard. Au reste, «tracassin» désigne aussi un état d’agitation, c’est-à-dire la bougeotte – ce qui tient de l’ironie, si l’on signale cette acception aux navetteurs impatients.

Ceux-ci peuvent se consoler de lubrique manière: dans nos petites saveurs du français, nous avons déjà évoqué le «tracassin» au sens de la biroute, la guelette, le zizi, quoi. On aurait pu rougir dans les wagons du tracassin qui lambine, avant le briefing.


PLS, fœtus face au fracas

Clore notre été de mots rares par une abréviation? Pourquoi pas, tant elle a de choses à raconter. Notons que notre «PLS» n’a rien à voir avec le Parti libéral suisse, qui a naguère fusionné avec les radicaux dans un grand soir accouchant d’une force libérale, radicale, économique, humaniste, et tout ça. Dans notre cas, PLS renvoie à la «position latérale de sécurité», le fait de courber une victime sur le côté, de manière à ce qu’elle puisse respirer. Souvenirs de cours de secouristes.

La surprise vient du nouvel usage de la notion de PLS. Sur les réseaux, les trois lettres évoquent un volontaire repli sur soi, une façon de se plier par-dedans, pour échapper aux brutalités ambiantes. Lisons cette synthèse programmatique: «… Tous les jours il nous arrive des merdes qui peuvent nous ruiner le moral. C’est dans ces situations que la PLS peut aider à affronter nos déboires.»

Nous concluons la 13e année de nos petites saveurs du français, 497 perles depuis les débuts. Qui sait, peut-être en dégusterons-nous encore à l’été 2017? D’ici là, ces prochains mois, nous serons parfois tentés de nous recroqueviller, nous plier face à la fureur du monde. Nous faire fœtus. A d’autres moments, nous nous (re)-déploierons. Mouvements de vie.


Les précédentes semaines des «saveurs du français»

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