Prison

A Champ-Dollon, le cinéma pour ouvrir les horizons

Fin février, le FIFDH s’invitait entre les murs de la prison genevoise aux côtés de Ruth Dreifuss pour projeter «The Sentence» devant une quinzaine de détenues. Un documentaire poignant qui a permis de délier les langues

Téléphone vissé à l’oreille, une petite fille aux yeux brillants chuchote: «Ton cœur est dans mon cœur.» Au bout du fil, il y a sa mère, Cindy Shank, qu’elle n’a plus revue depuis des mois. Car cette Américaine purge une peine de 15 ans, accusée d’avoir été la complice du trafic de drogue mené par son ex-copain, avec qui elle se contentait de partager un appartement. D’ici à ce qu’Obama la gracie en 2016, cette mère de famille restera 9 ans derrière les barreaux, 9 ans à ne pas voir grandir ses enfants. Le documentaire qui suit le combat de Cindy Shank, tourné par son frère, Rudy Valdez, s’appelle The Sentence. Les proches racontent, face caméra et sans filtres, les rares visites derrière les barreaux, les téléphone succincts, le désarroi, le chagrin.

Dans l’assistance, quelqu’un hoche la tête. D’autres s’essuient les yeux, reniflent. «Entrer en prison, c’est devenir égoïste. On ne se rend pas compte que la famille dehors se sent aussi enfermée dans notre situation», lâche une voix sous un capuchon noir, à la fin du film.

The Sentence résonne tout particulièrement auprès des spectatrices du jour. Elles sont une douzaine, adossées à leurs chaises vert pomme, au bout d’un couloir du secteur femmes de Champ-Dollon. Des détenues âgées de 20 à 45 ans, en attente de jugement ou en exécution de peine, rassemblées ce jeudi 21 février dans le cadre du programme en milieu carcéral du Festival du film et forum international sur les droits humains (FIFDH). Au programme, des rendez-vous hebdomadaires répartis sur cinq semaines consécutives, comprenant trois projections et un prix, décerné en fin de session par ce jury pas comme les autres. Régulièrement, des invités se joignent aux discussions, comme, ce jeudi-là, l’ancienne conseillère fédérale Ruth Dreifuss.

Fenêtre sur le monde

C’est la deuxième année que le FIFDH s’invite entre les murs blindés de Champ-Dollon, mais la cinquième qu’il investit les établissements fermés du canton. En 2014 déjà, le festival passait les grilles du Centre éducatif de détention et d’observation La Clairière, faisant office de pionnier. «Hormis quelques initiatives personnelles, il n’existait à Genève aucun projet de ce genre. Nous avons ouvert la voie», explique Claudia Dessolis, responsable du programme.

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Si certains y voient une énième récréation offerte à des criminels dorlotés, la réalisatrice souligne au contraire le but pédagogique de l’opération. «Ces projections visent à développer les compétences des détenus, notamment d’analyse, de leur donner la parole et d’encourager les échanges entre eux, mais aussi avec les agents de détentions. De décloisonner, en fait.»

Et elle n’est plus la seule à le penser. Pour la troisième année, l’Office cantonal de la détention (OCD) a accepté de financer l’opération, qui s’inscrit dans sa nouvelle politique de réinsertion. «En Suisse, toute peine a une fin. Nous essayons donc de mieux anticiper la sortie des détenus, leur donner des repères, détaille Laurent Forestier, directeur de la communication de l’OCD. Ce volet socioculturel permet justement d’établir une connexion avec la cité, le monde hors de la prison.» En plus des projections du FIFDH, qui se rend aussi à la Brenaz, le festival Antigel a proposé des concerts aux détenus souffrant de troubles psychiques à Curabilis. Des ateliers de théâtre et musique sont également en gestation.

Dureté incroyable

Parce qu’elles sont en minorité à Champ-Dollon – 40 femmes contre 600 hommes environ –, les détenues se voient proportionnellement offrir moins d’activités que leurs homologues masculins, auxquels elles ne sont jamais mêlées. La venue du FIFDH représente donc l’occasion de sortir de leurs cellules, qu’on aperçoit non loin de là, à côté d’un poster où s’étale une île paradisiaque. «J’apprécie le fait de voir autre chose, et en l’occurrence, une histoire qui me ressemble», sourit une jeune femme, incarcérée à Puplinge depuis quatre mois.

Petit à petit les langues se délient, tirent des parallèles entre la souffrance de Cindy Shank et la leur. «Je purge une longue peine et quand ma fille vient me voir, je sens que ses rires sont faux, elle fait comme si tout allait bien», confie une femme à l’accent hispanique. Sa voisine explique refuser tout bonnement les visites de ses enfants. «Je n’ai pas envie qu’ils me voient ici. Et ils représentent des fragments de l’extérieur qui me ramènent à la réalité, qui font exploser la bulle que je me suis construite pour me protéger.»

Ruth Dreifuss suit attentivement ces échanges. A 79 ans, l’ex-cheffe d’Etat préside la Commission globale de politique en matière de drogues, dans laquelle elle milite pour la dépénalisation de l’usage de stupéfiants. Dans l’idée, entre autres, d’éviter les peines de prison liées à leur consommation. «Même ici, dans un établissement considéré comme respectueux des droits fondamentaux, l’incarcération reste lourde de conséquences, et d’une dureté incroyable. Le but n’est pas d’étendre davantage le cercle des coupables», estime celle qui se réjouit néanmoins de la «fenêtre ouverte par le cinéma» derrière les barreaux.

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Deux heures ont filé, une agente de détention sonne le retour en cellule. Longeant les barbelés en sens inverse, Claudia Dessolis est émue de ce moment cathartique. «On ne pleure pas en prison, c’est un milieu hostile où se forgent des carapaces. Un tel film permet d’évacuer les émotions.» La semaine suivante, elle repassera la lourde porte de Champ-Dollon avec Grand et petit, documentaire de Camille Budin sur l’immensité de l’univers vue par des écoliers suisses. De quoi prendre, à défaut d’espace, encore un peu plus de hauteur.


«The Sentence», projection et discussion en présence de Ruth Dreifuss dans le cadre du FIFDH. Théâtre Pitoëff, di 17 mars à 17h30. www.fifdh.org

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