Secrets de rhétorique

Changer sa vie grâce à l’éloquence

L’avocat parisien Bertrand Périer enseigne à de futurs entrepreneurs issus de quartiers difficiles à dompter le verbe. Chronique d’une leçon musclée où l’on apprend que la parole est aussi un art martial

Parler en public, ne pas bafouiller, convaincre son auditoire: du 9 au 13 juillet, «Le Temps» explore les arcanes de l'art oratoire et de la rhétorique.

Episodes précédents:

«C’est le bordel! Et ce que tu dis ne veut rien dire!» Rue La-Boétie, dans les beaux quartiers de Paris, les gens de robe tiennent un langage parfois très vert. Ce jour-là, Bertrand Périer, avocat à la Cour de cassation et au Conseil d’Etat – des instances avec lesquelles on ne plaisante pas –, guide une demi-douzaine de futurs chefs d’entreprise, des jeunes entre 20 et 30 ans, sur les voies de l’éloquence.

Sous les combles, dans la petite salle de conférences qui lui sert de studio, Bertrand Périer a remonté les manches de sa chemise. Si le professeur peut être cru, son autorité est malicieuse. Face au coach et à ses camarades, Ismaïl, barbe noire, t-shirt griffé, lunettes friendly, reprend son laïus. L’enjeu: expliquer en termes clairs son projet à des investisseurs potentiels. «Ton problème, c’est le vocabulaire, interrompt de nouveau Bertrand Périer. Utilise des mots simples. L’art oratoire, c’est dire d’où tu viens et où tu vas.»

Lire notre éditorial: L’éloquence, ce sport de combat

Comme ses complices du jour Ossama et Seiba, Ismaïl est issu de quartiers difficiles. Ces battants ont été sélectionnés dans le cadre des Déterminés, programme de formation soutenu par le président du Medef, Pierre Gattaz, et Moussa Camara, un éducateur qui refuse les fatalités sociales.

La rédemption d’un timide

Bertrand Périer est sur cette ligne-là, justement. Ce fils unique a longtemps balbutié, face à des adultes au verbe cassant. A 18 ans, il se voyait fonctionnaire dans l’administration, surtout pas avocat, «ce métier ridicule de charmeur de serpents». Plus tard, il a bien embrassé le droit, mais pour rien au monde il n’aurait bataillé dans l’arène, jusqu’à ce qu’il soit obligé de passer un concours d’éloquence, pour accéder au rang d’avocat à la Cour de cassation. Mais sa révélation s’appelle Marc Bonnant, confie-t-il volontiers. Le ténor genevois lui donne le goût du panache.

Le timide veut croire qu’on peut dénouer les bouches. C’est ce qu’il fait à Saint-Denis, ville populaire, pour Eloquentia, un concours très médiatisé: il enseigne à des sans-parole à prendre leur élan, à formuler leurs désirs sans craindre d’être jugés. Sa pédagogie théâtrale façon Fabrice Luchini marque dans A voix haute, formidable documentaire de Stéphane de Freitas et Ladj Ly. Il la développe, exercices à l’appui, dans La parole est un sport de combat (JC Lattès), ou comment mettre Cicéron et Quintilien à la portée de tous.

Parangon de la persuasion. Bertrand Périer prétend qu’il n’en revient toujours pas. Qu’il soit devenu grâce à ce film, à ses multiples passages à la radio et à la télé, une référence. Mais si Ismaïl, Seiba & Cie jouent un peu de leur avenir sous ses yeux, c’est qu’ils l’ont admiré dans A voix haute et adoubé.

Qu’attendent-ils de lui? Qu’il leur fournisse des outils comme l’explique Seiba, Française d’origine malienne: «J’ai le projet de créer des ateliers de cuisine ouverts sur toutes les traditions. Pour cela, j’ai besoin d’obtenir 150 000 euros de prêts. Bertrand Périer nous apprend à mettre des mots précis sur nos demandes. Bien parler est capital.»

Jamais de papier sous les yeux

N’allez pourtant pas croire qu’il forge des beaux parleurs. «Ce que j’enseigne à ces jeunes comme à mes étudiants de Sciences Po, c’est la sincérité. Je les aide à trouver en eux le message, à le mettre en musique ensuite pour qu’il soit le plus crédible possible. L’orateur n’est pas un comédien, il dit ses propres mots.»

Sous les toits, devant ses pairs «déterminés», Ismaïl explique pour la troisième fois sa grande idée. «Evite les formules creuses, sois concret», coupe encore son impitoyable Quintilien. «Et vous, Maître, qu’avez-vous appris avec le temps?» lui demande-t-on.

«L’improvisation, grâce à Marc Bonnant découvert à l’occasion d’un concours. Christiane Taubira, notre plus grande oratrice, est une fabuleuse improvisatrice. Elle ne parle pas ex nihilo, elle s’enracine dans sa pensée, son amour de la littérature, sa culture. Ce qui prend forme dans le feu de la parole, ce sont des idées qui ont germé toute une vie. Je n’écris plus mes plaidoiries depuis longtemps. J’ai un squelette d’argumentation, des notes éventuellement, c’est tout. Le papier est une prison.»

De quoi méditer

Ismaïl vient de terminer son exposé sous les applaudissements de la classe. «Cette fois, c’est top, Ismaïl!» salue Bertrand Périer. «Maîtriser sa parole au service d’une idée, d’un projet peut changer la vie de gamins.» Le conseil qu’il donne à ceux qui veulent pousser plus loin la leçon? «Se forcer à exercer sa conviction sur un sujet d’actualité. Allumez la radio le matin et saisissez-vous d’un événement. Dites à haute voix ce qui vous a choqués ou émus pendant deux minutes. En pratiquant cet exercice chaque jour, la parole deviendra plus fluide, plus facile.»

Sur le trottoir, après le cours, Ossama, 30 ans, médite la leçon du maître: «Il faut travailler, sans cesse exercer son verbe, c’est ce que nous faisons ensuite entre nous, dans des ateliers que nous organisons. L’autre jour, une jeune fille d’Evry m’a dit qu’elle ne comprenait pas pourquoi on n’apprenait pas ça à l’école.»

Bertrand Périer a raison: la parole est un art martial, avec ses prises, ses figures, ses séances d’entraînement épuisantes. Mais quand elle roule, enfin libre, elle donne à nos désirs une allure dingue.

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