«Ça y est. Ma femme m'a quitté après avoir lu le livre. Je l'ai acheté pour essayer de comprendre, mais c'est encore trop douloureux pour moi», confie un homme sur un forum américain. Le livre en question s'intitule Eat, Pray, Love («Mange, prie, aime»). Il sort ces jours-ci en français*. Eat, Pray, Love n'est pas ce que l'on appelle un self-help book sur «Comment quitter son mari en 10 leçons». Mais le récit de la quête spirituelle d'Elizabeth Gilbert.

Avec sa blondeur et son sourire mi-candide, mi-mutin, Elizabeth Gilbert a des airs d'Anna Gavalda. Comme sa consœur française, elle a le goût de l'écriture et conquis des millions de lecteurs. Ou plus précisément, comme le souligne l'éditeur, «des millions de lectrices qui rêvent de changer de vie, elles aussi».

Revenons quelques années en arrière. Elizabeth Gilbert a la trentaine apparemment, tout pour être heureuse, un mari, des articles et des livres salués par la critique, une maison dans la banlieue new-yorkaise et un appartement à Manhattan. Mais un soir où elle se retrouve à sangloter sur le carreau de sa salle de bains, elle comprend qu'elle ne veut plus de la route toute tracée qui l'attend. Dans son désespoir, elle se met à prier.

Logiquement, le lecteur, pardon, la lectrice, devrait soupirer, se tortiller dans son fauteuil en attendant l'instantanée conversion vécue miraculeusement par l'auteure. Laquelle se met, entre deux hoquets, à parler à Dieu: «Salut, Dieu. Comment vas-tu? Liz, enchantée». A force de prière, elle entend une voix venue du plus profond d'elle lui dire de retourner se coucher. C'est là tout le charmant talent d'Elizabeth Gilbert: se raconter sans fards, mais sans jamais oublier son humour grinçant et un instinct aiguisé de la narration.

Le reste est à l'avenant, parsemé de réflexions et d'anecdotes tantôt vaines, tantôt inspirantes, parfois drôles, sur l'amour, la religion, le sens de la vie, agrémenté des portraits des personnes croisées.

Elizabeth divorce, retombe amoureuse, découvre un gourou indien. Après l'échec de sa nouvelle relation, elle décide de partir en quête d'elle-même pendant un an.

Pour le plaisir et l'amour de la langue, ce sera l'Italie, où elle se goinfre de pasta et de gelati. Pour la spiritualité, l'Inde, où elle lessive les sols de l'ashram de son gourou en méditant. Et pour l'équilibre, Bali, où elle retrouve un vieux sage, Ketut, et se lie d'amitié avec une guérisseuse, Wayan. Et où, suspense oblige, elle tient ses lectrices en haleine: malgré son cœur meurtri, succombera-t-elle au Brésilien Felipe?

Depuis, Elizabeth Gilbert est rentrée aux Etats-Unis. En 2006, elle publie son livre. Le succès est immédiat. Eat, Pray, Love galope en tête des ventes, s'écoule à presque cinq millions d'exemplaires et est traduit dans une trentaine de langues. Julia Roberts serait en pourparlers pour l'adaptation sur grand écran.

Plus qu'un succès, le récit devient un phénomène de société, déclenchant un raz de marée existentiel chez des lectrices qui en font leur bible, s'interrogent sur leur spiritualité, l'état de leur couple ou de ce qu'elles veulent vraiment de la vie. Sur son site, http://www.elizabethgilbert.com, l'auteur répond à une liste de questions comme «N'aviez-vous pas peur d'être égoïste en partant ainsi?» ou «Je veux aller en Inde étudier dans votre ashram, comment faire?» A cette question, Liz refuse prudemment de répondre, même si une recherche sur Google permet très vite de trouver la réponse.

En décembre dernier, la présentatrice-culte Oprah Winfrey, celle dont on dit qu'elle a «fait» le succès populaire d'auteurs compliqués comme de Barack Obama, relance la fièvre en invitant celle «dont la quête a inspiré des millions de femmes». Sur le forum de son émission, pro et anti-Gilbert se déchaînent. Des lectrices se décrivent elles aussi «on the bathroom floor», coincées dans leur situation. «Alors, laquelle a eu le courage de partir?», lancent-elles. D'autres, nombreuses elles aussi, dénoncent la superficialité et l'aspect «à la carte» de la quête religieuse d'Elizabeth Gilbert. D'autres encore voient en elle une Occidentale trop gâtée, obsédée par sa petite personne.

Katharina, Genevoise de 37 ans, a lu et aimé le livre, justement à cause de son ton léger. «Ces récits de quête spirituelle ont souvent un aspect effrayant, dogmatique. Là, cela restait drôle. Dans mon club de lecture, nous l'avons toutes adoré, chacune y a trouvé quelque chose qui l'a touchée.» Pour elle, Eat, Pray, Love ne déclenche pas une crise spirituelle, ni surtout l'envie de tout plaquer. «La réflexion doit déjà être là. Le livre ne fait que renforcer l'idée que la lectrice, elle aussi, peut le faire. Mais je pense qu'il parle aux gens parce que la quête de spiritualité grandit.»

Quant à celles à qui il viendrait l'idée de partir sur les traces d'Elizabeth Gilbert, mieux vaut qu'elles se préparent. «Pour rire», avec une amie, Katharina a profité de vacances à Bali pour partir à la recherche de Wayan et Kutit. Sur place, elle a croisé de nombreuses Américaines, venues seules ou en famille, qui avaient eu la même idée. «A cause du livre, Wayan et Kutit ont augmenté leurs tarifs de manière hallucinante!» Aucune amertume chez Katharina. «Cela fait partie de la culture là-bas. Et puis, je ne pensais pas que les rencontrer allait changer ma vie.»

*Mange, prie, aime, d'Elizabeth Gilbert, Editions Calmann-Lévy, avril 2008.