Les oiseaux sont nos héros pour une série de cinq articles grâce au spécialiste François Turrian, qui dirige le Centre nature BirdLife, à La Sauge, au bord du Lac de Neuchâtel. Plumage, ramage, alimentation, reproduction, migration et protection sont au sommaire de ce sujet qui donne des ailes.

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L’étourneau pisote, l’alouette grisole ou turlutte, la caille carcaille ou pituite, le cygne trompette. Vous en voulez encore? L’épervier glapit, la cigogne glottore, le colibri zinzinule et l’hirondelle tridule. Le pigeon, lui, roucoule, mais il concourège aussi, tandis que la perruche jabote et que le serin gringotte…

La richesse du vocabulaire parle d’elle-même: le chant est la grande affaire des oiseaux. Pour notre plaisir, puisque la variété de leurs timbres et de leurs modulations les sacre champions des vocalises. «Quand une soprano virtuose peut atteindre au plus haut la fréquence de 1500 hertz, les oiseaux parviennent facilement à 7000 hertz», salue François Turrian, directeur romand de BirdLife. Mais aussi pour leurs propres besoins. Délimiter le territoire, avertir d’un danger et séduire pour se reproduire, telles sont les trois principales missions du chant, cri ou gazouillement, caquetage, graillement, huissement, jabotage…

L’étourneau de Mozart

Les biographes racontent que Mozart a eu pour animal de compagnie un étourneau domestiqué dont il a copié le chant dans les premières mesures de son Concerto pour piano no17 en sol majeur. Et quand l’oiseau est mort après trois ans de vibrant compagnonnage, le compositeur l’a enterré avec les honneurs.

A l’image du merle qui sidère l’oreille, le chant des oiseaux nous donne des ailes. A quoi doit-on cet effet subjuguant? A la syrinx, répond François Turrian. «C’est un petit organe qui ressemble d’ailleurs à une tête d’oiseau et qui se situe à la jonction de la trachée et des bronches. La syrinx a la taille d’un petit pépin de raisin chez le rossignol, mais elle gonfle au printemps et permet à chaque oiseau de sortir des sons stupéfiants grâce aux membranes tympaniques qui bordent ses côtés et qui, selon la contraction des muscles, laissent passer plus ou moins d’air. Les poumons font ensuite caisse de résonance et le tout permet ce chant sidérant dont la beauté vient autant du timbre que de l’immense capacité de modulation.»

A l’exception du coucou, dont le coucoulement est basique – on verra plus tard pourquoi –, les chants d’oiseaux sont à la fois amples, variés, capables d’une vaste tessiture. De plus, les oiseaux sont aussi les as de la discrimination des sons. Quand nous percevons 40 sons à la seconde, ils peuvent en distinguer jusqu’à 400! «Ainsi lorsque nous nous pâmons devant le turluttement d’une alouette des champs, il y a un nombre incroyable de motifs qui nous échappent et que seule une autre alouette peut entendre», note l’ornithologue. Et, toujours sur le plan anatomique, si le pigeon et la tourterelle roucoulent, c’est parce qu’ils ont un jabot assez développé qui fait caisse de résonance et donne ces sons graves.

Les champions de la vocalise

Les grands chanteurs sont les oiseaux qui sont capables de produire des mélodies variées. Au contraire, les mésanges, par exemple, titinent, dit-on, car elles répètent souvent deux ou trois sons identiques. Dans le trio de tête, le spécialiste cite le rouge-gorge, le rossignol et la grive musicienne, qui produisent des notes «très fines et colorées». La grive affiche en plus cette vertu, rare, de répéter deux, trois fois un motif et de passer ensuite à un autre, en parfaite compositrice.

Dans la catégorie des bons chanteurs, François Turrian cite aussi le merle, dont la profondeur du timbre recèle un côté mélancolique. Ou la fauvette à tête noire qui fascine avec son volubile babil suivi d’une finale très flûtée. Le pinson frappe encore avec sa cascade de notes qui se termine en une roulade. Un peu à l’image du bruant jaune, dont la ritournelle ressemblerait, prononcée par un bipède doué de parole, à cette phrase: «Take a little bread but no cheese.»

Car évidemment, les observateurs ont la difficile tâche de traduire ces sons dans notre langage. Ainsi, dans le mini-guide Oiseaux de Suisse, qui recense 130 espèces locales, l’association BirdLife multiplie les noms et adjectifs, mais aussi les onomatopées pour restituer au plus près le son des oiseaux. Le pic épeiche fait «kik» et tambourine, la huppe fait «houpoupoup», le pouillot véloce «tsip-tsap» et la mésange huppée «gurrrr». On imagine sans peine les brainstormings collectifs pour définir si un oiseau fait «ti-ti-dé» ou «sitiu-sitiu»…

Imiter pour emballer

Parmi les oiseaux, il existe aussi des imitateurs qui incorporent le chant de leurs confrères dans leur production. «Le rouge-queue à front blanc réussit, par exemple, à imiter le motif du grimperau des jardins», note François Turrian. Ou l’étourneau, qui peut reproduire le son d’un train ou d’un chien. Pourquoi de tels emprunts? «Pour séduire les femelles», répond contre toute attente le spécialiste. Etre capable de vocalises très variées signale une grande forme, de bons gènes et donc aide à être choisi par une promise. Mais alors le mâle charbonnier, limité à deux sons, est plutôt mal pris? «Oui. Par contre, s’il chante assidûment ses deux seuls sons, il peut montrer sa force de cette manière.»

L’imitation est également une ruse pour chiper de la nourriture. Le drongo, un oiseau africain proche du merle, est capable d’imiter le cri des rapaces ou des prédateurs terrestres, de sorte à faire se réfugier les suricates, petits carnivores, dans leurs terriers. Le drongo n’a plus qu’à aller se servir de leurs proies délaissées. Très précieux en cas de disette.

L’imitation fait d’ailleurs partie de l’apprentissage de l’oisillon. Une partie de son chant est innée, une autre est acquise en reproduisant les sons de ses géniteurs. C’est pour cette raison que les coucous ont un chant aussi rudimentaire. Nourri par des parents adoptifs, il ne rencontre jamais ses parents biologiques, qui l’ont déposé dans un nid étranger avant de partir sur les chemins de la migration. Lorsqu’il chante au printemps pour attirer une femelle, il produit son unique chant de base. Too bad… Mais il s’en sort bien, puisque son «cou-cou» mythique, est devenu l’emblème de notre horloge helvétique. Et que la locution «coucou» fait partie du top trois des salutations familières, avec «salut» et «hello».

La conférence des oiseaux

Le chant des oiseaux sert donc essentiellement à séduire sa future, délimiter un territoire et avertir d’un danger. Mais les oiseaux se «parlent-ils» entre eux, et si oui sait-on ce qu’ils se disent? «La compréhension entre espèces se situe plutôt au niveau des cris que des chants, répond François Turrian. On sait par exemple que le cri très rauque du geai des chênes, lorsqu’il aperçoit un perturbateur, est saisi par les autres oiseaux de la forêt.

C’est le cas aussi des cris de contact. «Quand, en hiver, les mésanges communiquent avec des petits cris qu’elles ont trouvé à manger, les roitelets et sittelles les comprennent et viennent à leur tour sur le lieu de ravitaillement.» Les oiseaux vont-ils bien ou mal, ont-ils des humeurs? Et, si oui, communiquent-ils à ce sujet? «Vu que le pinson, la fauvette grise et la mésange charbonnière émettent une vingtaine de productions sonores différentes, on peut imaginer que chaque son a une signification particulière, mais on ne connaît pas encore vraiment leur sens exact.»

Le rouge-gorge reconnaît le jardinier à son chapeau et sa bêche et associe sa venue à son repas

Des hypothèses? «Les petits au nid poussent un cri spécial quand ils ont faim, ils appellent la becquée avec de petits pépiements aigus que captent les parents. On a remarqué que les cris d’alarme peuvent différer si le prédateur est un chat ou un rapace. Et il y a encore des cris de contact, des «où es-tu? où es-tu?», auxquels répondent des «je suis là, je suis là», nécessaires quand les oiseaux migrateurs traversent des nuages ou du brouillard. Enfin, il y a des cris spécifiques de contact entre mâles et femelles. Donc on peut très bien imaginer qu’il y a des manifestations d’anxiété et de joie!»

Des hommes et des bêtes

Et qu’en est-il avec l’être humain? Les oiseaux nous voient-ils et nous parlent-ils? «En tout cas, ils nous repèrent, assure le spécialiste. Surtout lorsqu’on bouge. Ils perçoivent nos mouvements et agissent en fonction. Ils repèrent aussi notre voix, qui doit être extrêmement plate pour eux, mais ils nous entendent. Ils savent que l’on peut être une menace ou une source de nourriture.»

Ainsi, le rouge-gorge reconnaît le jardinier à son chapeau et sa bêche et associe sa venue à son repas: quand le jardinier retourne son compost, c’est la fête aux vers et l’intéressé se régale. D’ailleurs, puisqu’on parle du rouge-gorge, il faut savoir que si son allure est adorable avec son petit ventre cramoisi et rebondi, son apparence est trompeuse. Le rouge-gorge est «l’un des oiseaux les plus agressifs et intolérants qui soient envers ses semblables. Il défend son territoire en toute saison et voit rouge sitôt qu’il aperçoit une tache orange qui pourrait ressembler au plastron d’un intrus indésirable», prévient Vogelwarte.ch, le site de la station ornithologique suisse.

La corneille, brillante et mal-aimée

En matière de relation au monde des hommes, les oiseaux trouvent aussi des sites anthropiques pour nidifier. Les hirondelles affectionnent nos avant-toits, les rouges-gorges et bergeronnettes grises aiment nos tas de bois. Quant aux corneilles, elles profitent largement de nos déchets en ville. Ah, les corneilles! Ce ne sont pas les oiseaux les plus aimés… «Comme toute la famille des corvidés –corbeaux et apparentés –, les corneilles sont impopulaires à cause de leur cri et de leur couleur noire, reconnaît le spécialiste, mais elles sont redoutablement intelligentes et font mentir l’expression «avoir une cervelle d’oiseau.»

Des exemples de prouesses? Les corvidés sont capables d’envoyer un éclaireur pour déjouer un piège qui leur est tendu. Ils sont aussi capables de mémoriser et de compter. «Ils font des réserves et les cachent dans des endroits qu’ils mémorisent, cela jusqu’à 100 lieux différents! Mais en plus, si un corbeau voit qu’il a été observé en train de cacher sa nourriture, il poursuit son office pour nous mystifier, et quand on a le dos tourné il reprend sa nourriture et va la cacher ailleurs!»

Les corneilles laissent tomber des noix sur la route et attendent que les voitures les cassent pour les déguster. Ou sont capables de plonger une bouteille de PET dans l’eau pour faire sortir un morceau de viande que des spécialistes ont enfermé là afin de tester le degré de ruse de l’animal. Les corvidés jouent, aussi. «On a vu des corneilles prendre des sacs en plastique et se luger sur des toits enneigés. Ou faire des tonneaux dans la neige! Sans oublier les boules de neige qu’elles se sont lancées.»

Pour François Turrian, la mauvaise réputation des corneilles en milieu urbain est très discutable. «Vu le degré élaboré d’interactions chez ces oiseaux, on devrait profiter de leurs lumières plutôt que de se plaindre de leur présence.»

Plus faciles à aimer, les perroquets sont aussi très intelligents. Sans doute parce qu’ils vivent très longtemps. Ils peuvent atteindre 70 ans, contre 3 ans pour les petits passereaux. Combien de temps vivent les oiseaux? Et se cachent-ils vraiment pour mourir, comme le prétend le dicton? Réponse dans le troisième volet de cette série, consacré à l’alimentation et à la reproduction.


La ronde des expressions

Avoir une tête de linotte

«J’ai des mites qui s’agitent sous mon petit plafond / C’est psychique, psychiatrique, y a pas de guérison / Moi j’aurai toujours des canaris dans ma bouillotte / Sacrée petite tête de linotte.» Annie Cordy l’a chantée dans les années 1950, nos aînés l’ont beaucoup pratiquée. L’expression vieillie «tête de linotte» désigne une personne étourdie, dissipée, pour ne pas dire carrément écervelée. D’où vient cette association avec la linotte, joli petit oiseau de la famille des passereaux? «C’est dû au fait que la linotte a une tête rouge sang, explique François Turrian. Les anciens pensaient que cet oiseau saignait en se tapant partout. D’où l’idée de maladresse qui lui est liée.» Heureusement, la chanteuse Michèle Bernard sauve la mise des étourdis: «Dans une tête de linotte, il y a toujours quelques notes, un trésor tout petit, qui chantera toute sa vie.»


La citation

«Si vous aimez le chant des oiseaux, n’achetez pas une cage, mais plantez un arbre.» Pablo Neruda