«Surdoué»: il bute sur le qualificatif. Et pourtant. A 22 ans, Charles Arnal possède un don pour les mathématiques. Premier de sa volée à l’EPFL, il étudie désormais à l’Ecole normale supérieure de Paris. Après l’avoir accueilli en échange Erasmus, la prestigieuse institution s’est démenée pour le garder, allant jusqu’à lui offrir une place de boursier en master.

Un symbole de notre époque

Loin du cliché du matheux binoclard, le jeune homme au regard ténébreux et à la silhouette élancée se qualifie d’«étudiant comme les autres». Et demeure un peu étonné de la fenêtre médiatique qu’on lui offre. Mais n’est-il pas un des symboles de notre époque? Une époque où l’emprise des mathématiques sur nos vies quotidiennes augmente de jour en jour et où les algorithmes sont rois. Et ceux qui les maîtrisent une élite convoitée. En attendant, il assure que non, il ne vit pas «reclus dans une cave à gribouiller des chiffres dans le noir».
L’étiquette de «petit génie», très peu pour lui. Les yeux rieurs, il bouscule volontiers les clichés. Avec un débit de parole effréné, qui donne parfois le tournis. Une enfance persécutée? On tombe à côté. Un cercle d’amis restreint? Encore raté. Petit, il est un enfant vif, difficile à cadrer, qui prend beaucoup de place. «En classe, j’intervenais sans arrêt, ça exaspérait ma maîtresse.» Très tôt, il présente des capacités hors du commun, confirmées par deux tests de QI à l’âge de 8 ans, à la demande de son entourage, puis à 14 ans. Il saute une classe dans la foulée. Face à ses petits camarades, celui qui comprend tout plus vite n’est pas mis à l’écart. Il l’affirme. Un jour, l’un d’entre eux a bien essayé de lui voler son livre, «mais ça aurait pu être un ballon de foot ou n’importe quoi d’autre». Pour le calmer, sa mère l’assied devant des exercices de maths. Et ça marche. «Elle avait réussi à me faire croire qu’il s’agissait d’une occupation normale.»

Il provoque pour échapper à l’ennui

Adolescent, il sèche les cours et donne du fil à retordre à ses parents, d’origine espagnole et italienne. «J’étais dispensé de plusieurs matières, mais je continuais à m’ennuyer, alors je dérangeais.» Résultat: de multiples convocations. Pour se défouler, il boxe, pratique le karaté et écoute Bruce Springsteen. Aujourd’hui, il a lâché la boxe «à cause des coups au cerveau» et pour rassurer sa mère. Il continue en revanche à courir et à être fan de Bruce, dont son iPod regorge. Côté résultats, il atteint presque toujours la note maximale et termine sa maturité couronné de prix: anglais, français, physique, maths et le prix de l’excellence.

Aimer les maths au quotidien

En 2012, il entre à l’EPFL. Pourquoi en mathématiques? Pas de grands discours idéologiques dans sa réponse. «Je ne prétends pas avoir le feu sacré. Je fais des maths parce que j’aime ça au quotidien, pas parce que c’est une science pure ou pour la beauté esthétique.» Il glisse toutefois qu’il s’agit de la seule matière «intellectuellement satisfaisante où tout est prouvé».
Ses études occupent tout son temps, mais difficile d’en parler. «Je suis conscient que mon travail ne représente rien pour la plupart des gens et qu’il n’y a pas toujours d’application pratique.» Il essaie quand même, surfe sur les pages d’un polycopié d’algèbre ouvert devant lui. En ce moment, en géométrie, il imagine des surfaces en plusieurs dimensions. En physique, il étudie la mécanique des fluides. «On observe la répartition du sucre dans un café ou la propagation du vent sur un étang.» On peine à le suivre, hésite à l’interrompre de peur de perdre le fil. Il s’arrête pour réfléchir. Quelques minutes de silence, qui passent inaperçues dans le bruyant café lausannois, et il replonge dans les pattes de mouches gribouillées au crayon.

L’Ecole normale supérieure se l’arrache

A Paris, où Charles vit depuis bientôt deux ans, la concurrence est rude malgré un vernis de sympathie. Meilleur parmi les meilleurs, il n’est plus le petit prodige de l’EPFL à qui rien ne résistait. Alors même en vacances, comme ce jour-là, il ne relâche pas la pression. A la fin de son bachelor, qu’il termine avec une moyenne générale de 6 sur 6, «l’ENS», comme il la nomme, déroule le tapis rouge pour le garder. Elle lui offre une place en Master, avec 35 autres étudiants triés sur le volet, et une bourse en prime.
Paris, c’est un peu la Mecque des maths. Alors il dit oui. Depuis septembre, il occupe un appartement du Ve arrondissement. «A deux pas de l’école», précise-t-il en rajustant le col de sa chemise glissée sous une maille de laine grise. Il a des airs de fils de bonne famille. Et il ne s’en cache pas. Il ne s’est jamais confronté au monde du travail. Il reste discret sur sa vie privée, mais on imagine qu’il n’a pas de difficultés à plaire. Cette déclaration d’amour anonyme sur la page Facebook Spotted de l’EPFL? Ce n’était pas lui.
Avec le mouvement Nuit debout, Paris doit être excitant à vivre? Pas vraiment. Plutôt favorable à la loi travail, Charles ne participe pas aux manifestations. «L’ENS est très à gauche politiquement, il y a au moins quatre syndicats différents.» Il n’est affilié à aucun d’entre eux. La politique, il s’y intéresse de loin. Il se situe au centre droit, mais reste ouvert sur les questions de liberté comme le mariage pour tous. Quand il vote, il suit les recommandations du Conseil fédéral. Très loin de céder à la panique lorsqu’on aborde le sujet des attentats terroristes, il relève, pragmatique, que la probabilité de subir une attaque demeure très faible.

Paradoxalement peu connecté

Etrangement, Charles n’est pas très connecté. Sans refus brutal de la modernité, il n’a pas de smartphone, parce qu’il ne veut pas passer ses journées scotché à un écran et perdre en productivité. En revanche, il étudie sur une tablette quand il est en déplacement. S’il lui arrive de voyager, il relativise la portée de ses vacances avec humour: «Non, je n’ai pas eu d’épiphanie en découvrant un temple hindou.» Dans les rouages de l’excellence, chaque palier apporte son lot de travail supplémentaire. «J’ai de moins en moins de temps à consacrer à autre chose que les maths.» Pour ce bourreau de travail, l’échec est dur à envisager. Alors il bosse, quitte à passer une heure sur chaque page. Son modèle: le mathématicien Alexander Grothendieck, un «monstre de productivité». Face à lui, il se fait tout petit et répète à deux reprises qu’il n’est «pas le phénix des hôtes de ces bois».
Pour son doctorat, le jeune homme aimerait se frotter au rêve américain et intégrer une université en Californie. Les filles blondes en rollers, ça lui parle. «Le milieu des maths est très masculin. On est toujours entre poilus.» S’il ne se lance pas dans la recherche, il se verrait bien travailler pour une grande multinationale, dans la finance ou la statistique. Dans sa course à la productivité, Charles ne cesse de talonner l’algorithme. Un challenge d’avenir.