Son Dieu, c'est carnaval. Son catéchisme: réaliser les chars du cortège, avec Mardi gras en ligne de mire. En croisant Charly Monnin, on se dit que, forcément, il est tombé dans

la marmite quand il était petit. Toutes les apparences, d'ailleurs, le ramènent à Obélix: sa corpulence, ses longs cheveux qui ne demandent qu'à être tressés et une grande spontanéité doublée d'un bon sens campagnard.

A la veille des festivités 1999, Charly Monnin est en transe. Sa voix éraillée et son œil trop brillant trahissent l'état second dans lequel il est entré pour cinq jours. La transfiguration sera complète dimanche après-midi lorsque, perché sur son balcon, il observera son cortège, ses amis musiciens, en un mot, son spectacle. Il aura alors transféré son âme dans le costume dont il se sera affublé. C'est d'ailleurs à se demander si, une fois carnaval passé, il retourne dans son bleu de maçon.

Bourgeois de Bassecourt, Charly Monnin a trouvé son bonheur sur le pas de sa porte. Célibataire, il n'a jamais quitté la maison familiale, qu'il partage aujourd'hui encore avec sa mère. L'école non plus ne l'a jamais emmené bien loin de chez lui. Monnin a pourtant commis une infidélité à son village de 3500 habitants. Après un apprentissage de maçon, il s'est engagé dans un programme humanitaire. Durant quatre mois et demi, il a participé à la construction d'un petit hôpital à La Désirade, une île minuscule de la Guadeloupe. Ses principaux souvenirs de l'escapade: des participations aux carnavals de Trinidad, de Fort-de-France et de Pointe-à-Pitre, évidemment. «Mais j'avais dû renoncer à celui du Jura.» Charly Monnin n'a ainsi manqué qu'un seul des 43 carnavals organisés dans sa localité, celui de 1972.

«Je me souviens du premier, en 1956. J'avais cinq ans. Le cortège restera gravé dans ma mémoire.» Charly Monnin a pourtant dû patienter, la société de la fête masquée n'intégrant ses nouveaux membres qu'une fois leur scolarité terminée. «A 14 ans, je m'étais pourtant arrangé pour participer à la réalisation de chars.» L'ascension a ensuite été fulgurante – et n'allez pas croire qu'il y a là une pointe d'exagération. Charly Monnin préside depuis 1991 le Carnaval du Jura. «Avec l'équipe qui m'entoure, nous avons pour ambition de présenter le meilleur cortège de la région. Sans fausse modestie, je crois bien que notre but est atteint.» Bassecourt est alors en compétition avec les carnavals de Noirmont et de Delémont. A tel point qu'entre sociétés de Bassecourt et de Delémont, on se hait cordialement! «Pour nous, être au-dessus de la mêlée est une question de fierté», avoue Charly Monnin, apportant de l'eau au moulin de ceux qui y voient un complexe de supériorité. Malgré son ambition et avec sa vingtaine de chars et sa quinzaine de cliques, le carnaval de Charly Monnin reste une manifestation à caractère régional. Pourtant, il côtoie les grands.

«Je suis député européen», clame-t-il en président. «Je siège au sein de la Fédération européenne des cités carnavalesques (FECC), aux côtés de représentants des manifestations de Nice, de Cologne, de Dunkerque et même de Rio.» Le continent américain n'ayant pas de pendant à la FECC, les représentants des grands carnavals sud-américains s'associent à leurs collègues européens. En Suisse, seules les villes de Bâle, de Zurich, de Bienne, de Lucerne et de… Bassecourt font partie de l'amicale. «Nous profitons des congrès pour échanger nos expériences, pour nous transmettre des idées.» Les contacts entre sociétés suisses sont cultivés. Charly, qui a ainsi présidé l'amicale de Suisse romande, vend ou troque, régulièrement, des chars avec les sociétés sœurs.

Mais le réseau va plus loin. Il existe ainsi des championnats suisses pour les cliques. «Je suis trombone. Notre groupe travaille assidûment pour présenter un spectacle attrayant. Cela a déjà porté ses fruits», explique celui qui a aussi présidé, durant treize ans, la fanfare du Carnaval de Bassecourt, laquelle s'est produite au Paléo Festival à Nyon, à Nice ou au Festival de jazz de Calvi en Corse. «Ces sorties ont un effet magique. A chaque fois, nous nous taillons un gros succès et nous avons le bonheur de côtoyer de grands artistes.» Toujours cette envie de vivre aux côtés des plus grands.

Entre l'organisation de son propre carnaval et les représentations, Charly Monnin n'a plus guère de temps pour gagner sa vie! «Comme les écureuils, je dois amasser durant la belle saison pour puiser dans les réserves en hiver.» Maçon indépendant, il n'exerce donc son activité professionnelle que d'avril à novembre. Lorsqu'il lui reste un peu de temps et d'énergie, Charly Monnin s'intéresse à la politique, «plus par dévouement que par ambition». Il a d'abord manifesté son antimilitarisme, objecté. «J'ai invoqué l'incompatibilité entre l'action humanitaire que j'avais effectuée en Guadeloupe et les desseins militaires. Les juges ont admis mon conflit de conscience. J'ai purgé trois mois et demi de prison en semi-détention à Moutier, la journée à l'hôpital, la nuit en cellule.»

Issu d'une famille ouvrière, Charly Monnin a milité au sein du POP, attiré par des amis. Candidat au parlement jurassien en 1978, il n'avait pas été élu. Il est ensuite entré au Parti socialiste. Il est membre du Conseil général de sa commune depuis six ans, président du groupe socialiste. L'an passé, il a de nouveau tenté de forcer la porte du parlement cantonal, mais a connu le même sort que vingt ans plus tôt. Elu ou non, il dénonce les inégalités, le chômage, la pauvreté, l'exclusion.

Pour le président de la société du Carnaval de Bassecourt, une interview ne saurait être complète s'il n'y amenait son aphorisme: «Je n'ai pas peur de la mort. Ce que je crains, c'est de ne plus vivre.» Comprenez, ne plus rien organiser, ne plus faire la fête. n

Carnaval de Bassecourt. Samedi 13: animations, bal. Di: cortège, chars, cliques. Lu: comiques, animations. Ma: enfants, bals masqués.