A l'ombre de ces arbres-là, centenaires ou presque, la féra se déguste garnie d'amandes et provient du lac de Constance voisin. La salade de tomates du jardin est, elle, accompagnée de brie d'Ittingen. Ittingen? Un havre aux portes du grand Zurich blotti au cœur d'élégants champs de houblon, de coteaux viticoles, de riches vergers et de forêts. Des Chartreux qui l'ont occupée pendant moins d'un siècle, soit entre 1461 et l'arrivée de la Réforme en terres thurgoviennes en 1524, la bâtisse a gardé le nom. Et désormais, dans la Chartreuse d'Ittingen, lorsque l'on aborde la question du prochain séminaire, on prépare une des nombreuses réunions organisées dans ces lieux par les multinationales de la capitale économique. Centre touristique multifonctionnel rentable, ces vieilles pierres se doivent pourtant de refléter encore l'esprit qui les habitait autrefois. Ainsi l'exige le concept adopté par la Fondation qui, en 1977, a empêché l'écroulement définitif des murs.

Un hôtel, un restaurant, une église dans le plus pur des styles rococo, des salles de séminaires et de conférences, le Musée cantonal thurgovien des beaux-arts, un home pour handicapés souvent employés dans cette petite entreprise qui fournit du travail à 140 personnes, une exploitation agricole, une autre vitivinicole, une fromagerie, un magasin garni de produits maison, un centre de rencontre et de formation de l'Eglise réformée du canton… La Chartreuse d'Ittingen conjugue la culture, les cultures, le social, la religion, le plaisir, les affaires à plusieurs temps. Et accueille bon an mal an quelque 100 000 visiteurs. Pas de gigantisme et de luxe tape-à-l'œil pourtant sur ce site restauré pas-à-pas depuis la fin des années 1970 à hauteur de 90 millions de francs.

A l'intérieur de l'enceinte, le fonctionnel fait souvent alliance avec l'histoire; les jardins fleurent bon le naturel ou un certain plaisir de vivre, à l'instar de la roseraie baroque, récemment primée par le Prix Schulthess des Jardins du Heimatschutz. Cette atmosphère hospitalière paraît partagée par les quelques couples de cigognes qui ont pris chambre sur le toit pour la saison. Imités, quelques étages plus bas, par des touristes venus profiter de l'offre diversifiée, de la terrasse ombragée et de la disponibilité d'un lieu entré désormais en basse saison, malgré les 30 degrés ambiants. Les hôtes individuels ne sont pas la principale source de clientèle de l'établissement spécialisé dans les congrès et autres conférences. Ils n'en demeurent pas moins essentiels au bon fonctionnement d'une entreprise qui a fait de la diversification son «core business». «Tout fonctionne en circuit, aucune activité ne peut vivre sans les autres», précise le patron des lieux, Kurt Schmid, tout en précisant que les bénéfices sont réinvestis dans les murs.

De la petite carte estivale aux menus de banquets, au restaurant, le choix des mets s'étale sur une vaste palette gustativo-qualitative. Au contraire de la provenance des produits apprêtés: ils sont issus, dans la mesure du possible, du cœur même de la Chartreuse. Et si le seul fait de s'asseoir sur cette terrasse rend déjà hommage aux sens, un petit détour par la carte des desserts finira de les satisfaire, que ce soit grâce au moelleux cake maison ou à une ravigotante glace au petit lait. La carte des vins est du même tonneau, si l'on ose dire. Elle comporte bien sûr du Saint-Saph'ou de la Dôle des Monts, mais elle propose surtout – dans la même logique – les vins de la cave. Dans ce coin de Thurgovie, on ne boit en effet pas que du cidre ou du Pflümli. La vigne et le commerce du vin ont joué un rôle clé dans le développement économique de la région – et de la Chartreuse – depuis le Moyen Age, rappelle Kurt Schmid. Si le commerce fut momentanément abandonné au siècle dernier, la culture des ceps résista au phylloxéra, à la Réforme, au rachat de la Chartreuse par une famille saint-galloise, les Fehr, qui parvint tant bien que mal à la conserver jusque dans les années 70. Aujourd'hui, les 8 ha de vigne produisent quelque 45 000 litres de vins aux trois quarts rouges (Pinot noir, Maréchal Foch) et un quart blanc (Müller-Thurgau, Seyval blanc ou Pinot gris). Autant dire que ces produits figurent en bonne place dans le petit commerce proche de la sortie: qui mieux qu'eux, en effet, pourrait jouer le rôle d'ambassadeurs des lieux?

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