Vendredi dernier, l'équipe a installé la tente sur les tombes. Plutôt massif, l'abri high-tech atteint la hauteur de 2,5 mètres pour permettre l'installation d'une douche de décontamination chimique. Les scientifiques ont ensuite vérifié l'état de leurs combinaisons. Celles-ci évoquent le lourd équipement des astronautes. L'air y circule en circuit fermé. Elle n'est que la dernière couche d'un mille-feuille isolateur, qui comprend des sous-vêtements isothermes, une pellicule indéchirable en Tyvek, une autre imperméable, des gants résistants aux piqûres, des protections pour les avant-bras et les genoux, des bottes étanches. Dehors, il a neigé. Le soleil refuse toujours de se coucher. Le pôle Nord n'est qu'à 1100 km du cimetière.

La traque au virus de la grippe espagnole, qui a tué des millions de personnes à la fin de la Première Guerre mondiale, peut enfin commencer. Pour Kirsty Duncan, 31 ans, c'est l'aboutissement d'un travail préparatoire de cinq ans. La Canadienne est diplômée en anthropologie et psychologie, docteur en géographie de l'université d'Edimbourg, professeur aux Universités de Windsor (Ontario) et Toronto, par ailleurs experte en danses écossaises (on lui doit un manuel pour les examens des danseurs professionnels des Highland).

En 1993, la jeune femme tombe sur La pandémie oubliée de l'Amérique: l'influenza de 1918 d'Alfred Crosby, professeur à l'Université du Texas, à Austin. Le livre évoque la «catastrophe démographique» qui a provoqué davantage de décès que la grande guerre. Les statistiques, incertaines, ont comptabilisé entre 20 et 40 millions de morts dans le monde entier. La cause du malheur, écrivait Crosby, reste encore largement inconnue.

C'est le déclic. Kirsty Duncan se lance aux trousses du virus. L'année dernière, elle marque un temps d'arrêt. Elle n'est pas la seule scientifique à avoir eu l'idée de traquer le tueur. Le docteur Jeffrey Taubenberger, un biologiste de l'armée américaine, a retrouvé des fragments viraux dans les tissus pulmonaires – conservés dans du formaldéhyde – de deux soldats morts en 1918. L'analyse permet de cartographier l'un des gènes producteur de protéines. A la même époque, le docteur Johan Hultin, un pathologiste à la retraite de San Francisco, déterre en Alaska le cadavre congelé d'un esquimau mort de la grippe en 1918. Il envoie des échantillons de tissus à son collègue Taubenberger, qui isole ainsi quelques traces virales supplémentaires.

Kirsty Duncan respire: le séquençage génétique de la souche virale effectué par l'armée américaine reste incomplet. D'ailleurs, à Atlanta, le Centre fédéral pour le contrôle des maladies presse la jeune scientifique d'aller de l'avant. Il importe de retrouver un virus complet pour le comparer aux virus grippaux actuels. Il faut examiner sa composition, sa structure génétique et sa forme extérieure, lui qui se cramponnait si aisément à l'appareil respiratoire de ses victimes. Les données recueillies pourront servir aux développements de nouveaux vaccins et améliorer les actuels traitements antiviraux. A Bâle, Hoffman-LaRoche, qui travaille sur un vaccin inédit contre la grippe, décide de financer l'expédition à hauteur de 300 000 francs.

Expédition? Kirsty Duncan s'intéresse à un cimetière de l'archipel norvégien du Spitzberg, dans l'océan glacial arctique. Au pied d'une colline, à proximité d'une mine de houille gisent les tombes de sept mineurs norvégiens. Agés de 18 à 29 ans, ils étaient pêcheurs ou paysans. En ce mois d'octobre 1918, ils avaient décidé d'aller gagner un peu d'argent dans les mines, le temps d'un hiver. Tous ont contracté le virus sur le bateau qui les menait à Longyearbyen, la capitale de l'archipel. Tous sont morts peu après leur arrivée. Quatre-vingts ans plus tard, leurs corps seraient intacts. Un radar a montré qu'ils reposaient à 2 mètres de profondeur dans le permafrost, la terre gelée en permanence.

La scientifique canadienne s'est approchée des autorités norvégiennes, qui ont elles-mêmes contacté les familles des disparus. Après avoir obtenu l'assurance que les corps ne seraient ni extraits de leur tombe, ni mutilés, et que le cimetière serait préservé, six des sept familles ont donné leur accord. L'Eglise norvégienne, qui participe aujourd'hui aux fouilles, a également donné sa bénédiction au projet.

L'équipe a ainsi pu commencer ses travaux mercredi dernier, le 19 août. Outre Kirsty Duncan, elle comprend des microbiologistes, virologistes, biologistes moléculaires et géologues de nationalité norvégienne, britannique et américaine. L'équipe est complétée par les cinq croque-morts anglais de The Necropolis Company, leader mondial de l'exhumation de cadavres. Necropolis est connu pour avoir exhumé, dans un cimetière londonien, le corps du chef sioux Long Wolf avant de le rapatrier aux Etats-Unis.

Samedi et dimanche, les marteaux piqueurs électriques ont atteint les premiers cadavres congelés des mineurs. Les scientifiques sont en train de prélever par biopsie des fragments de tissus pulmonaires. Du sang congelé sera extrait des cœurs pour vérifier si les malades avaient développé des anticorps lors des phases sévères de la maladie. De même, des biopsies intestinales pourraient conduire à la découverte de bactéries, possibles indices de complications infectieuses. Les échantillons seront immédiatement expédiés dans des laboratoires en Norvège, au Canada, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, dans le centre de recherche médicale de l'armée américaine, à Fort Detrick. Les résultas des analyses ne sont pas attendus avant plusieurs mois, voire une année.

Sur place, l'équipe doute de tomber sur un virus encore actif. Toutefois, même minime, le risque existe, d'où les extraordinaires précautions des scientifiques pour éviter une contamination. On ne s'approche pas impunément d'un micro-organisme d'aussi sinistre réputation.