Reportage

Chasseurs et vététistes, brouille de basse saison en Haute-Savoie

Le 13 octobre, Marc Sutton, un vététiste gallois de 34 ans installé aux Gets, a été abattu par un chasseur. Retour dans le triangle Gets-Morzine-Avoriaz où saisonniers français, expatriés anglais et chasseurs du cru s’observent, tendus

Elle a fixé un rendez-vous discret, près du lac de Montriond, dans un bar-crêperie où les rares promeneurs viennent se réchauffer. Eviter le bourg parce qu’être vu avec un journaliste «va faire causer.» Il y a de la tension dans cette commune de 900 âmes, où l’on recense au moins un chasseur par famille. Christine Jahier est au téléphone depuis 10 minutes. L’appel dure, elle esquisse un geste d’excuse.

Sa vie a changé depuis le samedi 13 octobre, jour de la mort de Marc Sutton, un vététiste gallois de 34 ans abattu par un chasseur qui l’a confondu avec un animal (sanglier ou chevreuil) alors qu’il roulait sur un chemin à la lisière d’un bois. Christine range son téléphone, dit: «On est vraiment mobilisés, la loi doit changer.»

Une station hors saison

Elle a 33 ans, est native du Doubs, travaille depuis deux ans dans un restaurant à Morzine, station qui embauche beaucoup de saisonniers. Elle a trouvé un logement juste à côté, à Montriond, une commune qui n’a pas le clinquant de Morzine ou d’Avoriaz «mais qui est sympa». Nous sommes encore hors saison, les hôtels sont vides, la plupart des commerces fermés «et il n’y a pas grand-chose à faire sinon du vélo».

Christine a ainsi découvert le VTT et a fait la connaissance de Marc Sutton et de Jo Watts, sa fiancée, tous deux passionnés de snowboard et de VTT de descente. Marc avait ouvert il y a quatre ans de cela aux Gets un service de traiteur à domicile puis le Wild Beets Kitchen, un petit restaurant proposant des menus légers et sains. «Je suis végétarienne et c’était plutôt bio et très bon, j’y allais souvent parce que c’est difficile de trouver ici des menus sans viande», confie-t-elle. Elle éprouvait de la sympathie pour le couple.

Sitôt remise du choc causé par le décès brutal de Marc, elle a réuni des amis «pour faire quelque chose.» Un groupe Facebook «Changeons le décret Chasse de Montriond/Morzine» a été créé le lendemain du drame. Près de 1500 personnes l’ont rejoint. Elle extirpe de son sac un flyer qui appelle à «agrandir les zones non chassables et aménager des horaires de chasse plus équitables le week-end». «Ce drame comme tant d’autres aurait pu être évité, se dire qu’une vie ainsi est partie est insupportable», résume-t-elle.

Retour sur le drame

Rappel des faits que Philippe Toccanier, le procureur de la République de Thonon-les-Bains, a ainsi exposés à la presse: «Le drame s’est produit vers 18h lors d’une battue au gros gibier organisée par six chasseurs locaux et deux invités. Le groupe s’est positionné le long d’une ligne électrique, parallèle avec le chemin en lisière emprunté par le vététiste qui portait des vêtements aux couleurs vives. La zone était découverte, la visibilité parfaite.»

Il poursuit: «La victime a été mortellement touchée par un tir particulièrement attentatoire à de nombreux organes vitaux, traversant l’omoplate, les poumons et la colonne vertébrale.» L’arme utilisée était une carabine de grande chasse avec des munitions de calibre 7x64, semblables à celles de kalachnikov.» Les enquêteurs ont auditionné les sept chasseurs. Le tireur présumé du coup de fusil, en état de choc, est toujours hospitalisé. Agé de 22 ans, habitant plus bas, à Taninges, il était l’un des deux invités de la battue.

Guy Levasseur, le secrétaire de mairie, confirme que six chasseurs habitent Montriond et que le maire a suspendu provisoirement la chasse sur sa commune. Il précise aussi que la battue n’était pas organisée par l’ACCA (Association communale de chasse agréée) locale mais par un groupe de personnes. Il ne peut en dire plus parce qu’une enquête pour homicide involontaire aggravé est ouverte et indique que le maire parlera lorsque la concertation avec les services de la préfecture, les chasseurs, les clubs de vélo et les randonneurs sera achevée.

Pas de panneau en anglais

Christine Jahier et ses amis, de leur côté, investiguent. Ils ont retrouvé des randonneurs et des vététistes qui, le samedi en question, ont croisé le groupe de chasseurs au-dessus de Super-Morzine. «Ils ont rapporté que, si un panneau en bas prévenait qu’une battue était organisée comme la loi les y oblige, ils n’en ont pas vu en haut.» Autre reproche: aucune signalisation n’est pas traduite en anglais. «Ce n’est pas normal dans une région où de nombreux touristes étrangers viennent, des Anglo-Saxons surtout. Et j’ai appris qu’en Angleterre les chasses se font sur des terrains privés, il faudrait les informer que chez nous on tire partout», souligne Christine.

Comme bon nombre de ses compatriotes, Marc Sutton s’est installé aux Gets pour pratiquer sa passion à l’année et monter un business. On ne compte plus le nombre de pubs et autres commerces ouverts par des Britanniques dans les stations des Portes du Soleil. «C’est à cause de l’aéroport de Genève et d’EasyJet», résume un serveur de l’Alpine Tavern aux Gets, qui jouxte le fameux Bar Bush, le repère des British dans cette station, fermé ces jours-ci pour cause de deuil.

Une vie d’expat et de bisbilles

Comment vit un expatrié dans le triangle Gets-Morzine-Avoriaz? «Entre nous, sauf pendant la saison d’hiver, où les Belges, les Néerlandais et les Parisiens arrivent», répond ce serveur. Ce que confirme Christine Jahier: «Il y a ici trois populations distinctes, les locaux, les saisonniers, essentiellement français, et les Anglais. On organise des soirées polyglottes pour tenter de rapprocher les gens.» Bisbilles donc. Les chasseurs voient d’un mauvais œil les trailers et les cyclistes sillonner de plus en plus nombreux les chemins de montagne et les sentiers forestiers, ce qui éloigne les gibiers.

Cet été, Morzine a de plus accueilli le Championnat de France de VTT, dans la foulée de l’ouverture dans la station du QG en Europe de la société Santa Cruz, qui promeut la bicyclette californienne. Bruno Robinet, qui dirige le Vélo Club Morzine-Avoriaz, ajoute: «Le réchauffement climatique joue aussi son rôle. Je suis arrivé ici il y a vingt ans, et en octobre on ne roulait plus. Maintenant, on monte en t-shirt parce que les pistes sont praticables et que le matériel a progressé, les vélos peuvent être dotés d’assistance électrique, par exemple. Idem pour les amateurs de champignons, qui peuvent continuer à effectuer leurs cueillettes bien au-delà de septembre.»

Jour sans chasse

La cohabitation devient difficile entre ces gens qui à leur façon aiment la nature. La puissante Frapna (Fédération des associations de protection de la nature en Rhône-Alpes) a écrit au préfet de Haute-Savoie afin que les mercredis, samedis et dimanches soient déclarés jours de non-chasse. «Il y a 1,2 million de chasseurs en France, ce qui est beaucoup, mais cela signifie que cela constitue 1,5% de la population française. Il faut donc inverser le raisonnement et se dire que 98% de gens qui ne chassent pas mais se promènent doivent pouvoir le faire sans danger, sans risquer de prendre une balle mortelle», commente Jean-Pierre Crouzat, l’un des responsables de la Frapna Haute-Savoie.

André Mugnier, le président de la Fédération des chasseurs de Haute-Savoie, qui recense 8000 membres, accuse une fin de non-recevoir à la Frapna. «Les chasseurs travaillent la semaine, quand chasseraient-ils alors? Nous rappelons que 98% de nos chasseurs sont des gens formés qui possèdent un permis. Des accidents peuvent arriver, mais ce sont des cas individuels. Le risque zéro malheureusement n’existe pas. Nous déplorons la mort de ce vététiste anglais et laissons les enquêteurs et la justice faire leur travail.»

Réaction qui n’étonne pas Jean-Pierre Crouzat: «Les chasseurs ont peu à craindre. Ils sont toujours choyés par les pouvoirs en place parce qu’ils forment une masse importante d’électeurs. Emmanuel Macron a ainsi validé le permis national de chasse à 200 euros, contre 400 précédemment.»

Les tabloïds s’en mêlent

Une autre affaire est venue alourdir un climat déjà pesant aux Gets et à Morzine. The Sun, le célèbre tabloïd anglais, a relayé un message de la mère de Marc Sutton publié sur Facebook laissant entendre que son fils avait violé sa petite sœur mineure au moment des faits et qu’il était «un monstre». Une affaire qui n’a jamais été signalée à la police. Le journal soutient que Marc Sutton avait purgé une peine de 6 mois d’emprisonnement pour avoir frappé une femme.

Son père a qualifié dans le Daily Mail ces accusations de mensongères et a évoqué une querelle de famille, d’amertume et de jalousie. Jo Watts, sa compagne, a confié qu’elle était anéantie «par le fait que des gens puissent lancer de telles accusations alors que Marc n’est plus là pour se défendre». Samedi dernier, Christine Jahier, Jo Watts, le père de Marc Sutton et une centaine de personnes se sont réunies devant la mairie de Morzine pour honorer la mémoire de la victime.

Le lendemain, Christine a filé à Grenoble, où 70 vététistes vêtus de gilets jaunes ont dit «Stop à la chasse le dimanche» et réclamé un meilleur partage en toute sécurité des espaces naturels. «Ce n’est pas une déclaration de guerre, on cherche simplement à mieux cohabiter», rappelle Christine.


La chasse en chiffres

Il y a 120 à 150 blessés par an à cause de la chasse en France, et environ 17 tués. La moitié de ces accidents sont dus à des tirs qui touchent un autre chasseur.

Plus d’un quart des accidents sont dus à une mauvaise manipulation de l’arme. Et 17 % sont des tirs sans identification préalable de la cible.

Il y a en Suisse 30 000 chasseurs. Moyenne de 3,5 morts par an dus essentiellement à des chutes.

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