Chaque jeudi de l'été, «Le Temps» adresse une lettre à un personnage public pour discuter la brûlante question de la masculinité.

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Cher Elon Musk,

J’ai frissonné devant le spectacle offert par ta firme SpaceX, à l’orée du mois de juin. Diffusé sur YouTube, le moment historique a captivé une audience planétaire. Sur les images, deux astronautes, vêtus d’une combinaison futuriste, tapotent sur des écrans dans une capsule fixée au sommet d’une fusée monumentale. Trois, deux, un… L’engin décolle, propulsé par des torrents de feu spectaculaires. Une fulguration à la hauteur de ton ambition démesurée, si démesurée que la Terre forme un terrain de jeu étriqué. Il te faut explorer notre galaxie, faire de tes fantaisies juvéniles un mode de vie à part entière. Ta conquête spatiale est sans limite, au point de rêver d’un enterrement dans la poussière rubigineuse de la planète Mars. Si ce fantasme devient réalité, promis, je regarderai la cérémonie funéraire depuis mon modeste appartement terrien.

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Glorieuse existence, mais une question me taraude… N’oublierais-tu pas un pan de ta vie? A en croire l’ouvrage biographique du journaliste Ashlee Vance, tout semble planifié dans les moindres détails: «Si ma femme et moi avons des enfants, elle préférera probablement rester avec eux sur Terre.» Cette manœuvre ressemble à une tentative grossière d’échapper à tes obligations paternelles. Coloniser un monde lointain pour reproduire un modèle patriarcal, voilà un projet d’avenir! Derrière l’éclat futuriste de tes grands projets se cache une couche dérangeante de conservatisme. Avant d’incarner la nouvelle révolution industrielle, il serait bon de s’intéresser à «la révolution paternelle» prônée par l’historienne Elisabeth Badinter.

Ta première épouse, Justine Wilson, raconte que lors de votre réception de mariage, en 2000, tu lui aurais glissé: «Je suis l’alpha de notre relation.» Un mâle ambitieux n’a que peu de temps à perdre avec les couches pleines et les pleurs nocturnes. A cette époque, une armée de nounous épaulait votre petite famille. Et que votre progéniture ne se complaise pas dans la routine dorée: la souffrance est ton leitmotiv. Il faut dire que tu as traversé des épreuves. Les premiers accrocs remontent à ton enfance en Afrique du Sud. Une bande de cogneurs te sortait violemment de tes rêveries, toi qui étais brillant mais à la marge. Plus tard, tu traverseras bien des mésaventures dans les affaires.

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Après tout, tu as une mission hautement délicate: sauver l’humanité à coups d’avancées technologiques. Bâti comme un char d’assaut, tu construis des voitures électriques à tour de bras, dans une Gigafactory où les ouvriers travaillent d’arrache-pied. Tandis que tes ingénieurs se triturent les méninges pour concevoir des fusées dernier cri. Comme tu peux l’écrire dans tes e-mails professionnels, les «couilles molles» ne sont pas les bienvenues. Tes sociétés reproduisent un idéal suranné. «A partir du XIXe siècle, la passion de l’automobile, de l’aviation et de la vitesse substituera à la virilité du cheval dressé celle de l’engin mécanique maîtrisé», raconte la philosophe Olivia Gazalé dans Le Mythe de la virilité. Notre monde doit se délester de son héritage sexiste. Espérons que tu acceptes de participer à cette mission, aussi cruciale que l’aventure spatiale.