Chaque jeudi de l'été, «Le Temps» adresse une lettre à un personnage public pour discuter la brûlante question de la masculinité.

Cher Sylvester Stallone,

Tes poings gantés m’ont toujours tapé dans l’œil. Dans la peau du légendaire Rocky Balboa, tu incarnes une virilité totale. Sur le ring, tu ne te défiles pas. Couvert de sueur, tu te bats jusqu’à la première giclée de sang. Tu marques le combat de ton empreinte et, par la même occasion, la figure de ton adversaire. Jubilatoire. On ne sort pas indemne d’un tel spectacle. Enfant, une fois la télévision éteinte, on se prend à lever nos petits poings. Dans ma tête, remplie d’une imagination débordante, mon allure paraissait intimidante. En réalité, je restais un petit bonhomme frêle, comme tous les enfants de mon âge.

Doit-on boxer nos complexes puérils pour devenir un homme, un vrai? Comme le martèle ton personnage testostéroné, la vie ne fait pas de cadeau à ceux qui tâtonnent, à ceux qui marmonnent, à ceux qui renoncent. «Toi, moi, n’importe qui, personne ne frappe aussi fort que la vie, c’est pas d’être un bon cogneur qui compte, l’important, c’est de se faire cogner et d’aller quand même de l’avant.» Le mâle est voué à dominer son environnement. Cette injonction frappe chaque homme dès son plus jeune âge.

Railleries et coups

Comme d’autres, tu as été atteint par la foudre virile. A Manhattan, dans ton quartier d’enfance de Hell’s Kitchen, tu subissais les railleries et les coups de marmots terribles. Les meurtrissures, ça forge un caractère. Une force de bagarreur bienvenue pour s’imposer dans le monde fermé du cinéma. «Ce film est un documentaire sur moi, sur un type qui, s’il ne réussit pas, disparaîtra à tout jamais dans le néant», as-tu confié au Monde. Le succès se résume-t-il à une montagne de muscles et de louanges?

Ton nom n’a pas pris une ride. Ton costume de gaillard redoutable semble, lui, bien défraîchi. La force suscite toujours l’admiration; la notoriété de l’un de tes héritiers, Dwayne Johnson, en témoigne. Mais, heureusement, ce n’est plus l’archétype de la masculinité. Ce constat ne devrait pas te plonger dans une introspection mélancolique. Comment t’en vouloir? Après tout, tu es le produit d’une époque martiale. Dans les années 1980, il fallait mater l’ennemi russe et digérer le fiasco de la guerre du Vietnam. Hollywood devenait un théâtre d’opérations pour façonner notre imaginaire collectif.

Malgré l’âge, tu continues d’apparaître sous les traits de l’homme robuste. Dans le énième Rambo, sorti en 2019, des explosions illuminent ton visage vultueux. En 2021, tu enfileras le costume d’un super-héros disparu après une bataille épique. Un petit garçon se mettra à ta recherche. Quand il te trouvera, tâche de ne pas lui léguer le modèle du mâle traditionnel. Ce n’est plus un super-pouvoir.