Chaque jeudi de l'été, «Le Temps» adresse une lettre à un personnage public pour discuter la brûlante question de la masculinité.

Episode précédent: 

Cher Tintin,

Petit, je voulais être comme toi: traverser la jungle, parcourir des dunes à dos de dromadaire, atteindre la Lune dans un suppositoire carrelé et explorer les abysses dans un requin. Tu es courageux, trompe-la-mort diraient certains, tu uses régulièrement de tes poings: ébouriffant. Mais que recèle ton jardin secret? A part un éclat de rire ou une larme occasionnelle, tu demeures secret, on en sait peu. Cependant, certaines théories circulent.

Selon Hugo Rifkin, journaliste au Times, pas de doute: «Tintin est gay. Demandez à Milou.» Dans une chronique de 2008, le Britannique est catégorique: «Un jeune androgyne au toupet blond qui emménage dans le château de son meilleur ami, un marin entre deux âges, qui est dévoué à son fox-terrier et dont les autres proches sont un couple de détectives aux chapeaux melon et une diva: n’est-ce pas évident?» Tintin ne montre de plus aucun intérêt pour la gent féminine, ajoute-t-il.

Il faut dire que sur plus de 300 personnages, tes aventures ne comptent que huit femmes. Pourquoi si peu? Dans une interview de 1979, Hergé indique simplement «ne pas être à l’aise pour les dessiner». Et puis Tintin n’a que 15 ans (!), dit-il. Trop jeune pour que se profile ton orientation sexuelle? «Tintin, c’est moi», rétorque ton créateur, ajoutant: «Lorsque je me suis lancé dans l’aventure [le premier Tintin date de 1930], je sortais du scoutisme. Les filles étaient un monde différent. C’était très séparé, on voyait les cheftaines de loin.»

Sans enfants, ton père Hergé s’est marié deux fois. Dans un ouvrage de 2012, le bédéiste Laurent Colonnier pense cependant qu’il avait un secret: Tchang. Otage du yéti dans ton aventure au Tibet, le Chinois n’est pas qu’un personnage fictif. Etudiant aux Beaux-Arts de Bruxelles en 1934, c’est lui, Tchang Tchong-jen, qui aidera le Belge à se documenter pour Le Lotus bleu. Et comme tu as soulevé des montagnes pour localiser ton ami disparu, Hergé s’est acharné quarante ans à retrouver le sien, qu’il n’a revu qu’en 1981.

Or, affirme Laurent Colonnier, il y avait davantage que de l’amitié entre les deux hommes. Pour preuve, dit-il: Hergé a qualifié d'«histoire d’amour» ta relation avec Tchang. Est-ce la vérité? Je ne suis pas sûr que tu me répondras. Toutefois, dirait notre ami Haddock, là n’est pas l’important. Homos, hétéros ou bisexuels, nous autres coloquintes à la graisse de hérisson et macchabées d’eau de vaisselle ne sommes au fond que des bougres de sous-produits d’ectoplasmes. Le reste importe peu.

Affectueusement,