Les rivières de Suisse ont mal à leurs poissons. C'est l'Office fédéral de l'environnement (OFEV) qui le dit depuis quelques mois. L'alerte a été donnée en août puis en février dernier, avec la découverte de truites contenant de fortes teneurs en PCB, respectivement dans la Sarine et dans la Birse. Elle a sonné de nouveau en avril, avec la parution d'une Liste rouge rappelant que beaucoup d'espèces sont aujourd'hui menacées. Elle a retenti encore une fois au début de ce mois, avec la sortie d'une étude sur les obstacles toujours plus nombreux érigés sur les parcours migratoires de ces animaux.

Message principal de ces interventions: les populations de poissons souffrent d'une grande fragilité. La majorité des 62espèces répertoriées en Suisse figurent sur la Liste rouge: huit sont dites «disparues» au cours de ces 100dernières années, six «en danger critique d'extinction», cinq «en danger» et treize «vulnérables». Or, les poissons de rivière - et de fleuve - occupent une place envahissante dans les deux premières catégories.

Exemple emblématique de cette surreprésentation: le nase, qui était couramment pêché autrefois, est désormais interdit de capture, tant son nombre a régressé. «Dans la marge sud-ouest de sa zone de distribution (Aar, Sarine, Petite Sarine, Singine), de grandes, voire très grandes populations sont aujourd'hui réduites à quelques individus», avertit l'édition 2007 de la Liste rouge des espèces menacées.

Les truites communes ne connaissent pas une situation aussi dramatique. Et pourtant, leur effectif aussi a fondu. «On en pêchait un million et demi par an il y a encore deux décennies, indique Erich Staub, de la Section pêche et faune aquatique de l'OFEV. Or, en 2006, on n'en a plus capturé que 400000.»

Plus en aval, là où les eaux adoptent un cours plus tranquille, les ombres voient également leur règne chanceler. Ils ont connu une très forte mortalité lors de la grande canicule de l'été 2003, qui a élevé la température de leur bout de rivière à des niveaux difficilement supportables, de 23 ou 24 degrés. Et ils se retrouvent sous la pression croissante des cormorans, toujours plus nombreux.

Le réchauffement climatique ou l'existence de prédateurs naturels peuvent expliquer certaines difficultés rencontrées par une poignée d'espèces. Mais ils ne permettent pas de comprendre le recul général du nombre de poissons. Le phénomène global a deux autres raisons.

La première est l'appauvrissement des espaces de vie. Pour prospérer, les poissons ont besoin de rivières de largeurs et de profondeurs variées, offrant des eaux de vitesses et de températures différentes, bref une multitude d'habitats. Or, jusqu'à un passé récent, la tendance lourde a été à l'uniformisation des milieux naturels.

La deuxième raison est la présence de nombreux obstacles sur les voies de migration. Pour produire de l'électricité et se protéger des crues, l'homme a construit moult barrages et digues dans les cours d'eau. Si des dispositifs de franchissement ont été souvent installés, ils sont d'une efficacité très inégale. Selon une récente étude de l'OFEV sur le Haut-Rhin, «Fischaufstieg am Hochrhein», certaines passes sont utilisées avec succès par 95% des espèces, d'autres par 8% seulement. D'où une difficulté croissante, pour les poissons, de rejoindre les tronçons amont des cours d'eau.

La pollution des rivières, s'il en a beaucoup été question ces derniers mois, pose davantage problème aux hommes qu'aux animaux. Le PCB découvert en quantité relativement élevée dans des poissons de la Sarine et de la Birse ne menace pas la vie des individus concernés. Par contre, il rend leur chair impropre à la consommation, selon les standards exigeants en vigueur. Certaines hormones, que les stations d'épuration ne parviennent pas à retenir, sont plus inquiétantes puisqu'elles ont un effet féminisant sur les mâles. Mais nul ne sait si cette intoxication est assez forte pour réduire sensiblement le nombre des naissances.

Au total, la situation est jugée aujourd'hui «préoccupante» par beaucoup de biologistes. «Les problèmes se sont accumulés au cours des années parce que personne ne les a pris au sérieux, regrette Jean-François Rubin, professeur à l'Ecole d'ingénieurs de Lullier et président de la fondation La Maison de la rivière. Face à la réduction de certaines populations, on s'est longtemps contenté de rebalancer des poissons dans les rivières au lieu de s'attaquer aux causes du phénomène. Les mentalités sont heureusement en train de changer. Les autorités essaient davantage aujourd'hui de comprendre et d'attaquer le mal en profondeur, en travaillant moins sur les poissons que sur leur environnement.»

Mais la tâche s'annonce immense. D'autant que les rivières intéressent beaucoup de monde, et qu'il ne sera pas facile de concilier les intérêts souvent contradictoires en présence.