Paradoxe de l'évolution des techniques. C'est au moment où des pans entiers de la culture, de l'écriture à la musique en passant par la vidéo, cèdent à la mode du tout numérique que les scientifiques prennent parfois conscience des avantages de certains procédés traditionnels. Ainsi, en photographie, la qualité des clichés tirés à partir des bonnes vieilles pellicules argentiques reste toujours nettement supérieure à celle des images sur supports électroniques. Comme si ce n'était pas suffisant, la technique d'origine utilisant le bromure d'argent continue de creuser l'écart, grâce à la découverte, publiée dans la revue Nature du 23-30 décembre 1999 par une équipe de scientifiques franco-belges. Jacqueline Belloni, Mona Treguer et Hynd Remita, chercheurs au Laboratoire de physico-chimie des rayonnements du CNRS et René de Keyzer, scientifique de la Société AGFA-Gevaert en Belgique affirment avoir trouvé le moyen de multiplier par dix, à résolution égale, la sensibilité des pellicules photo. Avantages pour l'utilisateur: réduire la durée de l'exposition pour mieux capter des mouvements rapides, ou encore pouvoir, à exposition égale, photographier avec moins de lumière. «Grâce à ce procédé, on pourra éventuellement photographier sans flash des scènes éclairées à la seule lumière d'une bougie», assure Jacqueline Belloni.

De quoi s'agit-il? Une pellicule, constituée d'une matière plastique inerte, est recouverte d'une couche de gélatine dans laquelle flottent en suspension des microcristaux. Chacun de ces derniers est formé de plusieurs milliards de molécules de bromure d'argent (AgBr). Durant la prise de vue, lorsqu'un photon, un grain de lumière, vient frapper un de ces microcristaux, celui-ci réagit en cassant une molécule d'AgBr, produisant ainsi un atome d'argent isolé. Selon l'intensité lumineuse, dans chaque cristal, entre zéro et une dizaine d'atomes d'argent se détacheront: c'est «l'image latente», bien connue des photographes et encore invisible à l'œil nu. «Malheureusement, durant tout le processus, deux atomes d'argent sur trois se recombinent avec ceux de brome et retrouvent leur forme d'origine: la molécule de bromure d'argent, inerte», explique Jacqueline Belloni. Après développement, seuls les cristaux contenant au minimum trois atomes d'argent, apparaîtront en noir sur le négatif, puis, en blanc, sur le papier.

Au bout du compte, seul 20% de la lumière absorbée aura donc été enregistrée par la pellicule. Ce seuil auquel se heurte la photographie depuis ses origines semblait impossible à dépasser. Cette limite, l'équipe de Jacqueline Belloni l'a franchie en rajoutant dans les cristaux d'infimes quantités de formiate d'argent (AgCOOH). «Ce «dopage» au formiate d'argent empêche la recombinaison des atomes entre eux juste après la prise de vue. Du coup, toute la lumière absorbée sera prise en compte dans l'image latente.»

Le nouveau procédé, breveté par AGFA-Gevaert, est encore loin du stade industriel: «L'entreprise considère que nous en sommes encore à l'étape préliminaire, explique René de Keyzer. D'ailleurs, cette technologie est actuellement en compétition avec trois autres concepts pour les échéances 2001-2002. Ces nouveaux cristaux pourraient être utilisés avantageusement pour des applications médicales, comme en mammographie par exemple.»

Le numérique, une qualité limitée

L'arrivée de l'invention sur le marché freinera-t-elle le développement numérique? «Certainement pas, estime Dominique Jean, chef de produit sur phase sensible de l'entreprise concurrente, FUJI-France. L'avantage du support électronique est de proposer au client un large confort d'utilisation en lui permettant notamment de choisir les photos qu'il veut conserver et celles qu'il préfère effacer.» Le procédé numérique consiste à remplacer la pellicule par un capteur recouvert de photodiodes, des composants capables de transformer la lumière en courant électrique.

Avec sept à huit millions d'appareils photographiques numériques vendus en 1999 dans le monde, les avantages de ce procédé ont fait, incontestablement, des émules. Mais si cette technologie est amenée à progresser, la photographie traditionnelle argentique tient pour l'heure toujours le haut du pavé. Principal obstacle: la résolution des images numériques est aujourd'hui limitée, pour le grand public, à deux millions de pixels pour les images de format 24/36. Une densité suffisante lorsqu'il s'agit de fixer un touchant souvenir de vacances familiales mais beaucoup trop faible si l'on désire procéder à l'agrandissement d'un détail. A partir d'une certaine échelle, des défauts apparaîtront et il sera sans doute difficile de vérifier si grand-père, à l'arrière-plan, portait la moustache, cet été-là.