C'est la dernière polémique à la mode à Londres: faut-il bannir, réformer ou accepter tels quels les honneurs de la reine? Chaque année, en juin et à Nouvel An, Elisabeth II récompense quelque 3000 personnes pour services rendus à la nation. Ou plutôt à l'Empire, car les titres distribués font référence directe à la grandeur passée du Royaume-Uni. Chevalier, commandeur, titulaire de l'Ordre ou membre de l'Empire britannique, la plus vieille démocratie du monde moderne continue de s'exciter autour d'un système de distinction aussi féodal et arbitraire que des lois qui permettent, en 2004, à un duc de Westminster de posséder une fraction de Londres par simple hérédité. Mais une série de controverses, depuis un mois, remet en question la pérennité d'une tradition que beaucoup jugent inadaptée.

Dans un pays où le mérite individuel fait office de religion (dans chaque profession, on s'auto-congratule à qui mieux mieux) et où l'influence monarchique imprime le sens de la déférence dans toutes les couches de la société, être «créé chevalier», selon la terminologie officielle, ou recevoir une croix et un ruban, représente encore le pinacle de la réussite, l'entrée dans l'establishment, la caste des élus. Quoi de mieux, pour s'en convaincre, que de se rappeler l'extrême plaisir affiché par sir Mick Jagger à s'être vu décoré, l'an dernier, pour «services à l'industrie musicale» (lui qui a pourtant déserté Albion pour raisons fiscales). Avant, le chanteur des Rolling Stones était extrêmement vexé de ne pas être l'égal d'Elton John ou de Cliff Richards. Et, lorsque son vieux complice Keith Richards s'est étonné de voir l'ex-rebelle du rock, jadis emprisonné pour possession de drogue, se réjouir d'accrocher «une rosette et de porter une vieille hermine, pas vraiment le genre des Stones», sir Mick l'a renvoyé dans les cordes avec mépris en le traitant de «gosse frustré». Ce Nouvel An, deux autres figures du rock, Eric Clapton et Ray Davies (les Kinks), sont à l'honneur.

Dans le fond demandent plusieurs critiques du système, pourquoi honorer ainsi des célébrités qui ont déjà tout, font leur boulot et gagnent des millions – comme David Beckham, récent récipiendaire d'un OBE (médaille de l'Ordre de l'Empire britannique)? Une récente fuite indique que les services responsables de la sélection – l'ultra-secret comité des récompenses du Cabinet – succombe volontiers à la tentation populiste: dans la liste publiée ce Nouvel An, le tennisman Tim Henman, qui n'a toujours pas gagné Wimbledon, reçoit un OBE «pour ajouter de l'intérêt aux honneurs royaux». Nul doute que l'adoubement du coach de l'équipe anglaise de rugby, Clive Woodward (chevalier), de sa star Jonny Wilkinson (OBE) et de l'entier de ses camarades, participe de la même volonté. Une volonté politique: si la reine distribue les honneurs, c'est Downing Street qui lui transmet la liste, à la manière du discours du trône.

Beaucoup appellent à une réforme du système, même dans les rangs les plus conservateurs. L'ex-leader tory William Hague estime qu'il faudrait bannir le comité secret, au profit d'une commission parlementaire multipartite. Car, si l'on ignore la composition du fameux comité, on sait qu'elle est majoritairement masculine, blanche et d'âge avancé.

Alors qu'aujourd'hui chaque citoyen peut proposer un nom, le mot d'ordre est donc à la diversification des professions (jardiniers et scientifiques, par exemple), des genres et des ethnies. Mais, là encore, la controverse fait rage, en raison d'un formidable autogoal gouvernemental: l'attribution d'une médaille de l'Ordre de l'Empire britannique au poète rasta Benjamin Zephaniah. Problème, l'entier de l'œuvre de l'auteur noir est centré autour de la dénonciation de la colonisation britannique, et du racisme qui en découle. Au lieu de poliment refuser sa décoration, le poète a trempé sa plume dans le vitriol et envoyé sa lettre au Guardian. Extraits: «Un OBE, moi? Mon cul, oui. Je m'énerve quand j'entends le mot «empire»: cela me rappelle l'esclavage et un millénaire de brutalité.» Manifestement, Tony Blair n'avait pas lu Zephaniah dans le texte. Quelques semaines plus tard, le Sunday Times publiait la liste secrète (encore!) de 300 personnalités, parmi lesquelles David Bowie, l'acteur Albert Finney ou le peintre LS Lowry (cinq refus), qui avaient refusé d'être adoubés. L'écrivain JG Ballard expliquait ses raisons au journal dominical: «Toutes ces médailles distribuées au nom d'un empire non existant nous couvrent de ridicule et encouragent la déférence envers la couronne.» La réaction du gouvernement n'a pas tardé: une enquête est en cours pour déterminer l'origine de la fuite.

Sur le fond, la polémique ne date pas d'hier: il y a mille ans, Guillaume le Conquérant monnayait ouvertement ses honneurs…