Collectif

Chez les nouveaux bénévoles, engagement et égoïsme ne sont pas contradictoires

La Suisse est le pays d’Europe où les citoyens sont les plus engagés dans des activités de bénévolat. Avec la nouvelle génération, les formes de l’engagement sont en pleine mutation

A l'occasion de la remise, le 1er octobre, du prix annuel de la Fondation pour Genève, «Le Temps» consacre une série d'articles à ces bénévoles qui donnent de leur temps pour soutenir des causes, des associations ou des événements qui animent la vie publique genevoise.

«L’engagement devrait être prescrit par le médecin de famille.» La phrase peut prêter à rire. Elle est pourtant tirée d’une étude très sérieuse sur l’avenir du bénévolat vu comme un désir de participation à la société civile. «Les nouveaux bénévoles», paru en mai dernier, dresse le constat suivant: en Suisse, les femmes et les hommes qui donnent de leur temps pour animer les associations, les organisations à but non lucratif assument des tâches prépondérantes dans le fonctionnement de la société civile. Ils sont même «un lubrifiant social et une base pour le fonctionnement du marché et de l’Etat», écrivent les trois auteurs de l’étude commandée par l’Institut Gottlieb Duttweiler (GDI).

Or, tous les responsables d’association le constatent: le manque de volontaires est criant en Suisse, pays européen roi du bénévolat, où 700 millions d’heures par an sont «offertes» à la collectivité. Le phénomène est assez inquiétant pour qu’un grand sondage national suive la question depuis une décennie. Trois éditions du Freiwillig Monitor sont déjà parues (2007, 2010, 2016). En vue du quatrième volume, Sandro Cattacin, directeur de l’Institut de recherche en sociologie de l’Université de Genève, élabore en ce moment le questionnaire qui sera soumis cet hiver aux Romands et aux Latins. Le sociologue n’est pas alarmiste: «Il n’existe pas de crise du bénévolat en Suisse. La chute du nombre de volontaires a eu lieu dans les années 1990. Depuis, la situation s’est stabilisée. Ce qui est nouveau, c’est que l’engagement formel dans des associations structurées est en difficulté.»

Force de travail gratuite

Qu’est-ce qui a changé, en l’espace d’une génération? Pour Jakub Samochowiec, responsable de l’étude du GDI, «les bénévoles ont longtemps été vus comme une force de travail gratuite. On n’attendait pas d’eux qu’ils disent ce qu’ils pensent mais qu’ils exécutent des ordres». L’engagement était alors vu comme un sacrifice nécessaire, «un acte de renonciation à son propre plaisir», dit Sandro Cattacin. Ce système a fonctionné pendant des décennies, souligne Jakub Samochowiec: «On a longtemps attendu ce don de soi de la part des femmes, par exemple. L’Eglise, les communes étaient plus importantes que l’individu.»

Aujourd’hui, les institutions qui ont structuré cette participation volontaire ne donnent plus envie. Pour chacun, les options sont bien plus nombreuses. «Les individus ne sont plus assignés à un rôle fixe», résume Jakub Samochowiec. Surtout, la mobilité qui rythme nos vies contemporaines a transformé le rapport au local, échelle clé à laquelle la participation à la kermesse, aux exercices des pompiers volontaires et aux activités de la paroisse prenait tout son sens dans une société «à l’ancienne.»

Une mobilité qui change tout

La mobilité, sociologique comme géographique, a changé la donne. Les formes de l’engagement sont en pleine mutation. Les Suisses ont trouvé d’autres manières de s’investir, pour des projets précis. «Si vous cherchez des personnes pour participer à une action lors de la Journée du sida, par exemple, vous en trouverez. Mais les gens ne sont plus capables de garantir des engagements sur le long terme, détaille Sandro Cattacin. L’étude du GDI parle de «micro-volontariat»: des engagements circonscrits dans le temps et qui doivent rencontrer les sphères d’intérêt du bénévole. «Alors qu’auparavant l’altruisme était au cœur même de la définition de l’engagement, dit l’universitaire, l’égoïsme prime aujourd’hui.» Engagement et égoïsme ne sont donc pas forcément antinomiques, à l’heure de la génération selfie.

Attention, prévient Jakub Samochowiec: par le passé également, les bénévoles pouvaient s’engager dans une bonne action par égoïsme. Cela leur assignait un rôle dans la société. Aujourd’hui, cela ne suffit plus. Les nouveaux bénévoles veulent être associés à la discussion qui définira l’engagement consenti. Le parcours d’un bénévole contemporain ressemble ainsi à une succession d’actions à court terme, dans une fragmentation devenue difficilement lisible. On est loin d’une fidélité à une cause, héritée de sa famille ou de traditions villageoises.

Les jeunes ne sont pas pour autant moins engagés que leurs aînés. «La jeunesse n’a jamais réellement été intéressée par l’engagement, rectifie Sandro Cattacin. Toutes les études montrent que les personnes les plus impliquées dans des actions bénéficiant à la collectivité sont celles qui ont le plus d’expérience professionnelle. Autour des 60 ans peut apparaître un sentiment d’avoir travaillé toute sa vie sans avoir existé pour soi.»

Le bénévolat comme argument dans son CV

Un signe fait dire que quelque chose a bien changé: alors que l’éthique protestante imposait que l’on ne parle pas des heures que l’on consacrait aux bonnes œuvres, il n’est pas rare aujourd’hui que les jeunes diplômés valorisent des engagements bénévoles dans leur curriculum vitæ lors de recherches d’emploi.

Avec le développement des outils numériques, ce micro-volontariat a rencontré un terreau idéal pour se développer. «Le web 2.0 nous plonge dans un âge d’or de la participation sociale. Les plateformes numériques facilitent aussi la coopération dans le monde réel», écrit l’étude GDI. Les auteurs dressent d’ailleurs un large panorama de sites qui permettent de faire se rencontrer des bénévoles et des personnes qui pourraient avoir besoin de leurs services, d’échanger des services contre du temps ou, à l’échelle d’un immeuble, de signifier à vos voisins que votre pompe à vélo ou votre boule à facettes est à leur disposition.

Ecoles de la démocratie

Ces outils numériques ont des bénéfices induits. «Une application comme Airbnb développe une confiance dans l’étranger qui était impensable pour la génération précédente», souligne Jakub Samochowiec, dont l’étude met également en avant des aspects plus inquiétants. Les associations traditionnelles sont souvent décrites comme des écoles de la démocratie, des lieux où l’on apprend à se confronter à des avis différents et à gérer les conflits. «Or, si les volontaires s’en vont dès qu’apparaît un contradicteur, cet apprentissage ne se fera jamais.»

Autre déficit identifié: la fragmentation de l’engagement des jeunes générations fragilise les institutions traditionnelles que sont les associations et affaiblit la société civile. Cela amène Jakub Samochowiec à dire que les nouveaux bénévoles doivent créer des structures, dans le monde physique également. Quand une friche urbaine apparaît, elle devient vite le théâtre d’activités non lucratives lancées par des bénévoles. Il est nécessaire de soutenir ces initiatives, insiste le chercheur. Ce soutien peut consister simplement à ne pas empêcher qu’elles aient lieu. «Car notre société concentrée sur la maîtrise du danger multiplie les interdictions et les obligations. Cela a un coût: le risque qu’il ne se passe plus rien.»


«Les nouveaux bénévoles. L’avenir de la participation à la société civile», de Jakub Samochowiec, Leonie Thalmann, Andreas Müller. Gottlieb Duttweiler Institute, Migros pour-cent culturel, 28 mai 2018. A télécharger gratuitement.

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