Humour

Chicandier: «Ma communauté, ce sont plutôt des bons vivants»

Connu pour ses vidéos en gros plan devant son iPhone, l'humoriste Chicandier incarne le Français moyen. Après une chronique à RTL cet été et avant une apparition dans un film belge, le Stéphanois, ancien notaire, retrace son parcours en enchainant les verres

Brasserie Les Gentlemen, une des adresses incontournables de La Défense à Paris. Chicandier, de son vrai nom Laurent Regairaz, est arrivé au rendez-vous bien avant l'heure prévue. On constate vite qu'il ne fait pas semblant de jouer les soiffards dans les pastilles vidéos qui l'ont consacré nouvelle sensation de l'humour français. C'est pour lui un art de vivre, et il nous attend au comptoir avec force apéritifs. Le repas sera ensuite bien arrosé et couronné par de multiples pousse-cafés. Il restera digne, sans doute immunisé depuis longtemps: pas l'ombre d'une joue rouge ni de la moindre perte de contrôle pendant les deux heures d'une conversation en roue libre. Où il est revenu sur un parcours de vie assez fou: son enfance bourgeoise, son métier ennuyeux de notaire, la genèse de ses vidéos et ses douze derniers mois en ouragan.

Son portrait: Chicandier, le vidéaste humoriste qui analyse tout, mais alors vraiment tout

Le Temps: «C'est ça mon analyse!», c'est l'expression qui vient conclure chacune de vos vidéos. D'où vient-elle?

Chicandier: Quand j'ai fait la vidéo Bleu Métal, je voulais que ce soit en une seule prise, avec un phrasé fluide façon André Pousse. J'avais juste envie de dire que le vendredi midi, c'est une tradition séculaire de se bourrer la gueule chez nous. Je ne pars que sur cette idée. Et comme je me rends compte que ce que je dis est d'une connerie abyssale, je fais comme les mecs qui veulent bien souligner leur propos et j'ajoute: «C'est ça mon analyse!» C'est l'expression qui justifie tout ce que tu peux dire, c'est un truc de bar, ça ponctue. C'est l'analyse de Jeannot, quoi.

Il n'y a rien de prémédité, donc?

J'ai vu récemment un reportage sur Arte sur ceux qui veulent à tout prix faire le buzz. Il y a un mec de Harvard qui s'est penché sur la question, je vous passe les détails, mais la conclusion du truc, c'est: tout ce qui est planifié ne peut pas buzzer. Ils prenaient l'exemple de la vidéo d'un gamin sous anesthésie après une séance chez le dentiste. Il est à l'arrière de la bagnole, le père le filme mais sans malveillance, juste en lui disant «mais t'es trop drôle mon fils» parce qu'il essaie de marmonner avec la mâchoire endormie, tout en pleurant. Le truc a fait des millions de vues. Après, t'as eu des Américains qui ont drogué leurs gosses pour essayer d'en faire autant, ils filmaient, mais non, ça ne prenait pas. Moi, je me suis filmé comme si j'étais au bar, et je me suis rendu compte que les gens se sont ensuite approprié l'expression. J'aurais aussi pu balancer un truc du genre: «C'est ça qu'je dis!»

Et l'idée de se filmer à l'arrachée, c'est de l'improvisation aussi?

Alors l'iPhone, je l'ai eu très tard, je n'ai jamais vu ça comme un truc mégalo, même si ça peut m'arriver parfois. C'est juste qu'on s'envoyait des cartes postales vidéos avec un pote où je le traitais de tous les noms, genre «alors sac à gnôle, tu dois encore te bourrer la gueule». Je lui envoyais mes «analyses» du jour, où tu dis à ta femme que tu vas faire les courses et tu te poses au bar pour t'en jeter trois en dix minutes. Ça a fait rigoler ses potes, puis les miens, et j'ai fini par me lancer alors que j'étais pas très chaud pour mettre ma gueule sur internet. Je me suis cherché un moment, puis la vidéo avec Michou a bien marché, celle avec Pierre Gagnaire (son parrain, ndlr) aussi. C'était quand même plutôt confidentiel, ça circulait dans un groupe fermé sur Facebook, jusqu'à la fameuse vidéo Bleu Métal. J'aurais jamais imaginé que ça fasse le buzz et que ça change ma vie à ce point-là.

Parce que cette vidéo-là ne reste pas dans le groupe privé?

Non. Je viens de me faire licencier de mon boulot de secrétaire général dans une grosse boîte de logements sociaux, et sur Facebook, je coche public à la place de privé. Et là, le truc se répand.

Pourquoi licencié?

Pour une vidéo, mais une autre. Je venais de me faire suspendre mon compte Facebook, du coup j'avais créé un compte YouTube, et comme un con, je l'ai fait avec mon adresse mail et mon vrai nom (Laurent Regairaz). Donc mes vidéos apparaissaient sur Google, dont une que j'avais intitulée «enculés de banquiers». Et comme l'actionnaire majoritaire de mon ex-boîte c'était la Caisse d'épargne, bah j'ai pas fait long feu.

Ce fut une chance, quelque part?

Ça faisait six mois que je m'emmerdais à cent sous de l'heure dans mon taf de secrétaire général d'une boîte de logements sociaux. J'avais joué un petit rôle dans Music Hole (film belge délirant dont la sortie est prévue en janvier 2020). j'avais le Grand Point Virgule programmé, on voyait bien que j'avais la tête ailleurs et que je ne n'étais plus là. Alors quand ils m'ont dit «vole petit papillon»... Moi j'osais même pas le dire à ma femme que je voulais faire ce métier. Je ne voulais pas me lancer, j'avais un bon job, si on ne m'avait pas viré je serais peut-être resté un artiste frustré toute ma vie. Rétrospectivement, oui, ce licenciement a été une chance. Même si tout s'arrête demain, je me rends compte que ce que je vis est extraordinaire.

Revenons sur Bleu Métal. Vous vous rendez compte immédiatement de son succès?

Je la mets en ligne un vendredi midi, mais je le fais même pas exprès. Ça faisait une semaine que j'étais viré, je vivais en survêtement, je bouffais du Lexomil et je regardais les séries Netflix parce que ma femme m'avait demandé d'être dépressif. Moi j'étais tout content d'avoir été viré, mais elle ça la dépassait, elle exigeait que je sois dépressif et que je raisonne comme un être normal. Et elle aime pas mes vidéos, en plus. Donc je vais chercher le pain, je me mets deux pastagas [boisson alcoolisée composée d'anis] vite fait au bar, et je fais la vidéo dans ma bagnole parce qu'elle ne supporte pas que je le fasse à la maison. La vidéo s'est mise à tourner folie sur les réseaux sociaux, mais moi je n'étais pas au courant parce que je n'avais ni Twitter ni Instagram. Et ça tourne tellement qu'un grand ponte de mon ex boîte, qui ne savait même pas que je travaillais encore pour lui quelques jours auparavant, a voulu me produire.

Les réseaux sociaux, on dirait que ça vous dépasse un peu.

Je viens de l'ancien monde, je comprends pas tout ça, des gamers qui font trente millions de vues à se filmer en train de jouer. J'essaie de me mettre un peu là-dedans, mais c'est pas facile à comprendre pour des mecs comme moi. Ma femme prononce encore des phrases du genre «Oh zut ya rien à la télé ce soir!», des phrases de vieux hein, parce qu'on a des tablettes, le replay, quatorze écrans à la maison... Pareil pour mon père, qui aimait bien regarder la météo avec Evelyne Dhéliat parce qu'elle se baissait un peu quand elle montrait la Corse et ça le stimulait. Et moi aussi, je regarde encore le programme télé. C'est l'empreinte de mon enfance. Quand cette vie va s'arrêter, je vais être un peu orphelin.

Bleu Métal, c'est une expression que vous avez inventée?

Non, et je ne saurais pas vous dire exactement d'où ça vient. C'est comme les blagues: qui a inventé celle-ci ou celle-là, on n'en sait rien. Ce sont des expressions fleuries qui viennent des commerciaux, des ferrailleurs, des piliers de bars de route. C'est comme Audiard qui fait dire dire à André Pousse «Affole-toi hé viande à pneus!» (dans Un Idiot à Paris), on peut la ressortir sur les mecs en trottinette aujourd'hui. Bon bah Bleu Métal, c'est quand on était gamins, quand on se disait «ce soir je me mets tôle ondulée», c'est pareil. Mais je l'ai déposée, l'expression, parce que je fais des casquettes et des tee-shirts avec, et si je dépose pas, quelqu'un le fera à ma place. C'est comme partout, il y a des fureteurs, dès qu'ils voient un truc qui marche et que ça peut prendre, paf, ils déposent. Il y a même un mec qui a déposé jasonchicandier.com ou .fr, je ne sais plus, du genre je vais le fumer l'humoriste. Il espère le revendre, mais moi j'en ai rien à foutre. Ce sont des méthodes de truands.

Il vous arrive de vous auto-censurer dans vos sketches?

Rien du tout, zéro. Enfin je dis zéro, mais t'es bien obligé en fait. On sait tous qu'il y a des sujets interdits où on se tire une balle dans le pied si on y va. On a vu pas mal de comiques qui se sont rétamés avec les gilets jaunes, par exemple. Mais je ne fais pas de politique, tout ce qui m'intéresse, c'est les souvenirs qu'on a en commun: les boums, les premières pelles, la première fois au cinéma, le dimanche soir, tout ça. Donc je n'ai pas besoin d'auto-censure, même si je dois le faire inconsciemment. Par exemple l'expression «on n'est pas des...», vous voyez ce que je veux dire, bah on veut se faire plaisir pour un mot et c'est raté. Il y a 385 synonymes du mot «bite» je crois, donc on n'est pas obligé de le dire. Il y a plein d'exemples où il suffit de tourner autour du pot et ça passe beaucoup mieux.

Vous avez déjà été poursuivi ou dénoncé par des gens ou des associations qui auraient été choqués?

Pas encore parce que ma notoriété est trop faible, mais ça va venir, c'est certain, même si je ne vise jamais personne en particulier. Ça va venir parce que certains cherchent à faire leur beurre là-dessus. Pour l'instant, j'ai juste eu quelques commentaires négatifs. Mais ma communauté, ce sont plutôt des bons vivants, donc ça va. Et puis je fais de la sociologie de comptoir, je n'ai pas l'acuité intellectuelle pour être drôle sur le climat, le véganisme, Trump et la chine. Le monde m'intéresse mais je n'irai pas sur ces terrains-là.

Votre notoriété commence à monter, si on en juge par les réactions lors du shooting photo à La Défense.

Oui, je ne peux plus dire que je me balade incognito dans Paris. L'autre jour, dans un bar, une personne est venue me parler, puis deux, puis trois, et ça s'est fini en prenant l'apéro tous ensemble pour éviter que chacun pose la même question à trente secondes d'intervalle. Je le ressens bien, mais ici c'est un peu normal, mon cœur de cible ça reste les hommes entre 30 et 60 ans, CSP+ qui vont sur les réseaux. Si tu me mets dans des coins plus paumés avec des gars qui se foutent des réseaux sociaux, ce n'est plus la même histoire.

Vous parlez souvent de votre femme. Vous vous êtes rencontrés comment?

A la fac. On s'est roulé notre première pelle au bowling de Saint-Etienne le jour du Beaujolais nouveau. C'est pas énorme, ça? Mais on ne s'est pas revu pendant dix ans, le temps pour moi de rater un premier mariage. Je suis retombé sur elle en boîte de nuit, et je me suis arrêté comme le loup de Tex Avery en disant: c'est elle. Mais j'ai dû gratter un peu car elle m'a dit d'entrée: «Je me souviens du connard que tu étais à la fac, t'as intérêt à courir maintenant.»

Vous jouez les prolétaires dans vos vidéos, mais vous venez d'un milieu aisé en fait?

Je suis fils de bonne famille oui, avec des parents médecins mais pas du tout conformistes coincés. On a toujours eu l'art de la vanne dans la famille, on a été élevés à Coluche, Desproges, le Splendid. Mon père est un mec plutôt très cultivé, fan d'opéra, mais qui m'emmenait tester les bonnes tables un peu partout. Ma mère est une grosse déconneuse, elle a fait du théâtre, c'est une comédienne de vie, elle est théâtrale dans toute chose, il faut voir ses entrées au restaurant... Je n'ai jamais eu de rébellion par rapport à ça, c'était plus les écoles privées, le système et les codes bourgeois qui m'emmerdaient. Le dîner chez Bernard et Martine pour parler de S.C.I. et de défiscalisation, je me casse direct. Moi il faut que ça parle d'Audiard, de ciné, un peu de cul, mais pas d'immobilier quoi. J'ai des copains d'enfance qui ont sombré là-dedans et qui sont devenus des vrais bourgeois: le cake aux olives, la Marie-Catherine, le service en porcelaine....

Comment êtes-vous sorti de cette ambiance?

J'ai rencontré un pote dont les parents avaient un hôtel snack à Saint-Etienne, c'est là que j'ai découvert la culture des bras de quartiers. Et ça, j'ai adoré. Sa mère m'expliquait ce qui se passait: «Bon là t'as Gérard, sa femme vient de le quitter, il est toujours élégant, mais après cinq Ricard il devient un peu graveleux », etc etc. Ça m'a donné la culture du zinc. J'ai vécu à Montpellier, Lyon, Clermont, Lille, maintenant je suis très souvent à Paris, mais Saint-Etienne fait malheureusement partie de ces villes qui n'ont rien d'autre à offrir que la solidarité. Tout converge vers Lyon, il n'y a plus de mines ni d'industries, mais il y a là-bas une culture de bringue et de solidarité de bringue que je n'ai pas retrouvé ailleurs. Il y a bien sûr des bars et restos avec des codes bourgeois, mais aussi d'autres où tu peux voir un avocat, un maçon et un notaire qui se retrouvent les fesses à l'air en train de boire du Get 27 le vendredi après-midi. Je trouvais ça génial, même si le soir tout le monde reprenait ses oripeaux. Tu te retrouves à Saint-Etienne, tu sais faire une bonne vanne, tu bois de l'alcool: t'es accepté.

Un article du «Monde» sorti voilà cinq ans avait dépeint la ville comme une zone sinistrée. Il avait été très mal accueilli sur place. Vous l'avez lu?

Alors moi j'adore Céline par exemple, mais quand il rentre dans une pièce, il ne voit que la merde. C'est drôle hein, mais il voit le chausson troué, la bourgeoise auto-proclamée qui n'en est pas une, etc. Si tu veux faire un gros plan sur les choses moches de la vie, tu peux prendre les dix pires trucs qui soient et en conclure que la vie c'est de la merde. N'importe où. Je peux te faire un article pourri sur Paris, sans problème. Alors être objectif, d'accord, ça n'existe pas, mais tout dépend de la couleur que tu veux donner à ton article. Noire? Ok, vas-y, fais-toi plaisir. Les Stéphanois n'ont pas aimé et c'est normal, parce que c'était un article à charge, même avec des choses vraies dedans. Et puis il y a toujours cette condescendance, on en revient au jacobinisme et au girondisme. Quand le mec de Paris descend de son petit train, fait l'article et ensuite repart chez lui, il ne se rend pas compte du mal qu'il fait. C'est ce que je ne sais plus qui appelait «la nouvelle guerre». Maintenant, la guerre, tu montes dans ton avion, tu balances tes bombes et le soir tu regardes les infos chez toi pour voir le bordel que tu as foutu. Bon ben là, c'était pareil, la journaliste est descendue avec son photographe et voilà. Il aurait fallu le faire comme un film belge: eux sont capables de filmer de façon assez dure leurs villes et leurs villages, mais avec de la poésie. Un peu de poésie urbaine, quoi.

Vous étiez notaire avant, paraît-il?

Diplômé notaire, donc j'étais notaire assistant. Enfin, j'explique, parce que c'est encore un truc de petit péteux bourgeois. Avant, ça s'appelait clerc de notaire, que tu aies ton diplôme ou pas. Donc ils ont trouvé ça pour que les diplômés ne se plaignent pas, mais en fait, t'es clerc de notaire et puis c'est tout. J'étais très mauvais, parce que brouillon, pas rigoureux et que ça me faisait chier. Le dernier pour lequel j'ai bossé m'a dit que j'étais pas fait pour ça et oui, il avait raison, on va pas se mentir. Comme je dis souvent, on va pas se tirer les cartes entre gitans, hein. Dans tous mes actes, il y avait douze fautes par page, j'oubliais la moitié des trucs... Alors je suis allé me vendre aux entreprises. J'étais hyper spécialisé en droit immobilier, et donc pas trop mauvais. Et puis je faisais marrer les mecs, donc je montais dans la hiérarchie des sociétés. Mais on me disait: t'as rien à faire là. J'étais déjà théâtral, je parlais de mes projets artistiques, mais quitter une bonne situation pour un truc aléatoire, c'était pas facile. Le CDI est un système pernicieux, c'est une perfusion, ça peut certes convenir à certains mais aussi en bloquer d'autres à vie, surtout ceux qui n'osent pas se lancer alors que leur vie est ailleurs. J'ai été viré le 30 novembre 2018, j'ai fait la vidéo Bleu Métal le 6 décembre, et voilà.

C'est allé très vite, non?

Je dis toujours que je suis du genre branleur, mais en fait c'est pas vrai. Si j'ai rien qui me motive, je suis un légume. Mais s'il y a une carotte, alors je deviens une machine de guerre. Ma chance, c'est d'avoir été appelé très vite par des gens dans le système. Toute la difficulté est de faire ta première entrée dans ce monde-là. Une fois que c'est fait, ça s'enchaîne assez vite. Alors que quand t'es pas installé dans un univers, c'est terriblement compliqué. Et j'ai la chance que ça me soit arrivé à plus de quarante ans plutôt qu'à vingt, parce que ta tête peut enfler très vite. Il paraît que je n'ai pas changé, selon mes amis. J'espère qu'on saura me remettre la tête dans le seau si ça doit arriver un jour.

Vous en êtes où, concrètement?

RTL m'a recruté l'été dernier grâce à mon pote Flo Gazan. J'ai fait un test et ça s'est bien passé. Si ce n'est que la toute première fois, quand j'ai entendu le générique légendaire au moment de lancer ma chronique, j'ai cru que c'était le Général de Gaulle qui venait me piétiner! Non mais c'était genre la France te regarde, j'étais comme un garçon de six avec sa mère qui l'emmène au judo pour la première fois. J'étais pétrifié. J'ai bien morflé émotionnellement, et même physiquement. Se lever à 3h tous les matins, et Paris sans sommeil avec les réseaux qui te disent «autant t'étais drôle avant, autant là tu vaux pas un clou»... J'ai arrêté depuis, mais au début, je lisais ce qui se disait. Et je comprenais, les gens n'avaient pas forcément tort.

Et Music Hole, le film?

J'ai passé un essai en sortant du boulot, avec un costard boudiné et mon gros bide, du genre VRP multicartes qui reprend du gratin avec la mèche humide. Je devais jouer un ferrailleur gitan et je ressemblais à un notaire de province avec une gueule dégueulasse, donc ça a mal démarré. Mais je me suis amélioré et ils m'ont pris, finalement, peut-être aussi parce que j'étais gratuit hein... J'ai fait deux jours de tournage, et c'était fabuleux. Paul-Loup Sulitzer jouait un figurant, et on va dire que le gars est un peu abîmé par la vie, quand même. Je devais être le seul à le connaître sur le plateau vu que tous les autres avaient 25 ans, il me dit bonjour en me confondant avec quelqu'un d'autre, sa femme malgache qui vient me parler de business... C'est un souvenir génial, tu te dis que rien n'est réel. Le film a reçu le prix de L'Amphore du peuple au festival de Groland, pour information.

Vous avez un faible pour la Belgique, n'est-ce pas?

Quand je bossais à Valenciennes, je prenais ma bagnole entre midi et deux et je traversais la frontière à huit bornes. Je me posais au premier café et j'écoutais. Et là, le film Dikkenek, tu l'as en vrai, t'as toujours un mec à grande gueule, tu mets ta serviette et c'est un spectacle vivant. Je voulais ma Belgique avec Music Hole. Et je l'ai eue, parce que je jouais avec des mecs qui étaient dans Dikkenek, justement. Les accents permettent de tout dire, je trouve. Nous, dès qu'on rentre à Sainté, on reprend l'accent stéphanois. Si tu dis «dis donc ta femme elle a pas un peu grossi?», c'est pas terrible. Alors que si tu dis (il imite l'accent local) «j'ai l'impression que la grande elle a pris du gratin», et bien tu te marres. Les accents atténuent la douleur du propos. J'ai toujours dit que je préfèrerais que ce soit un Canadien qui m'annonce mon cancer. Ça serait moins grave, tout de suite.

Quoi d'autre sur le gril, sinon?

Un court-métrage que j'ai co-écrit avec mon co-auteur Mathias Cannariato, avec une grosse production derrière, on commence le tournage en mars. Et puis des dates un peu partout à partir de janvier avec un nouveau spectacle. On aurait pu appeler ça Batman et Robin. Je suis sur scène en permanence, mais de temps en temps, j'ai besoin de mon Robin. J'ai toujours aimé les duos et les rebonds, même si ça paraît désuet. Serraut-Poiret, Pierre Dac et Francis Blanche, ça donne parfois de la profondeur de champ, même si c'est pour juste pour rendre la monnaie du pain ou jouer un client de bar.

Vous vous taquinez régulièrement sur votre tour de taille. C'est un sujet qui vous concerne peu?

Non, je ne m'en fous pas, loin de là. Déjà, ce n'est jamais agréable pour une femme, et même si la mienne est très tolérante, il faut garder l'envie de lui plaire. Et puis c'est une question de santé, tout bêtement. J'ai déjà perdu quelques kilos là, mais j'incarne un personnage bon vivant, alors je ne serai jamais sylphide. Mais je m'interroge, oui. J'ai basé toute ma vie sur l'auto-destruction depuis que j'ai quinze ans. Dans la littérature, le rock'n'roll, le roman, le cinéma, on est toujours plus attiré par Jim Morrison que par celui qui a construit sa maison Phoenix et qui t'expliques que s'il se débrouille bien, dans trois ans, il pourra se payer une pergola. Mais la vie te rattrape et je n'ai pas envie de partir trop vite. On peut dire que je suis rabelaisien, et même Rabelais a fait des cures pour calmer le jeu. Mais c'est trop compliqué de mettre un curseur précis quelque part. Disons que ma limite se situera quelque part entre bon vivant et handicapé.

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