Portrait

Chicandier, le vidéaste humoriste qui analyse tout, mais alors vraiment tout

L’ancien notaire a quitté le confort et l’ennui d’un travail pas fait pour lui pour se déguiser en Français moyen qui fait semblant d’avoir un avis sur tout. Une réussite totale pour une notoriété en flèche

On l’a rencontré un vendredi à l’heure du déjeuner et on jure qu’on n’a pas fait exprès – c’est lui qui a choisi la date. Dans Bleu Métal, la vidéo devenue virale sur les réseaux sociaux, Chicandier transforme le jour du poisson en celui de la boisson. Il y est question de s’enivrer plus que de raison à midi (se mettre «bleu métal», donc) parce que la semaine de travail est terminée. Il en rajoute des tonnes dans le propos, feint la colère devant un monde aseptisé et la prétendue germanisation des esprits français (travailler, aller à la gym, s’occuper des enfants).

Il raconte ça en gros plan à son iPhone dans un concept qu’on pourrait qualifier de «selfilm». Sa mauvaise foi est évidente, mais il est crédible au-delà du raisonnable parce qu’il a la gueule de l’emploi: physique de commis boucher, barbe fournie et double menton bien rempli. Il y a du Calmos de Bertrand Blier dans l’attitude et les punchlines, du Jean-Pierre Marielle qui parle de «jaune morlingue» dans Les Deux Crocodiles de Joël Séria. Les Français aiment les héritiers des années 1970, et Chicandier va bientôt devenir énorme dans l’Hexagone.

Humoriste à temps plein depuis son licenciement

La preuve à La Défense début octobre. Bleu Métal n’a pas encore soufflé sa première bougie, mais les gens interrompent le shooting photo toutes les 30 secondes pour lui parler. Certains se prétendent évidemment «bleu métal», quand bien même ils ont l’air très sobre. Ou alors ils lui disent «C’est ça, mon analyse!», l’expression qui vient conclure chacune de ses pastilles numériques. Sa marque de fabrique en passe de devenir culte: «Je cherchais à avoir un phrasé aussi fluide que possible, à la André Pousse. J’avais juste en tête de dire que le vendredi midi, c’est une tradition séculaire de se bourrer la gueule. Je ne pars que sur cette idée. Et comme je me rends compte que ce que je dis est d’une connerie abyssale, je fais comme les mecs qui veulent souligner leur propos et j’ajoute: «C’est ça, mon analyse!» C’est l’expression qui justifie tout ce que tu peux dire, c’est un truc de bar», décrypte-t-il.

Chicandier est aujourd’hui humoriste à temps plein, après avoir longtemps pratiqué en amateur. Des échanges vidéos avec un copain, puis dans un groupe fermé sur Facebook, avant l’erreur fatale: une vidéo publiée en mode «public» et qui causera sa perte. Il raconte: «La vidéo s’appelait Enculés de banquiers, et comme la Caisse d’Epargne était l’actionnaire principal de ma société d’office HLM, je n’ai pas fait long feu et j’ai été licencié de mon poste de secrétaire général. Un mal pour un bien: je m’emmerdais à cent sous l’heure au boulot, mais je n’osais pas me lancer, j’avais un bon job, quand même. Si on ne m’avait pas viré, je serais peut-être resté un artiste frustré toute ma vie.»

Il a entamé sa carrière presque malgré lui, une fois la quarantaine franchie. Il semble cette fois lancé pour de bon: il a fait la première partie de Jean-Marie Bigard à deux reprises, obtenu un job de chroniqueur d’été chez RTL, assuré plusieurs dates sold-out au Grand Point-Virgule – une salle mythique parisienne – et même décroché une première apparition au cinéma dans Music Hole, film belge délirant qui sortira en début d’année prochaine. Il a écrit un nouveau spectacle qu’il ira roder un peu partout en France dès fin novembre avec des salles qui s’annoncent complètes.

Un homme populaire, donc, mais bien bourgeois à l’origine: élevé au tennis et au golf par des parents médecins mais pas coincés. «Ils ont toujours été très ouverts et je n’ai jamais eu de rébellion par rapport à eux. C’était plus le système et les codes bourgeois qui m’emmerdaient. Le dîner chez Bernard et Martine pour parler société civile immobilière et défiscalisation, je me casse direct. Moi, faut que ça parle d’Audiard, de ciné, un peu de cul, mais pas d’immobilier, quoi. J’ai des copains d’enfance qui ont vraiment sombré dans la bourgeoisie: le cake aux olives, la Marie-Chantal, le service en porcelaine…»

La bringue stéphanoise

C’est dans les bars de Saint-Etienne qu’il s’est construit une culture populaire, une ville qui lui colle à la peau. «Il y a là-bas une culture de bringue et de solidarité de bringue que je n’ai jamais retrouvée ailleurs. Avec des bars où tu peux retrouver un avocat, un maçon et un notaire les fesses à l’air en train de boire du Get 27 le vendredi après-midi. Je trouvais ça génial, même si le soir tout le monde reprenait ses oripeaux.»

Les Français ont toujours eu une indulgence certaine pour ceux qui boivent, et Chicandier ne joue pas un rôle de composition dans ce domaine. Il n’a pas fait semblant lors de notre rencontre: arrivé en avance pour l’apéritif, reparti à la fermeture de la salle après un repas bien arrosé et des pousse-café. Il sait bien qu’il abuse un peu. Il a certes un personnage à défendre, mais il a promis de faire des efforts. Il dit qu’il veut encore plaire à sa femme. Ne pas mettre sa santé en danger pour profiter de sa fille de 7 ans. Et qu’il a besoin d’une belle condition physique pour affronter la tournée qui s’annonce. C’est ça, son analyse.


Profil

1978 Naissance à Bron (Rhône).

2010 Premier texte écrit et joué (par un autre) sur scène.

2018 Vidéo «Bleu Métal», qui devient virale.

2019 Première date «sold-out» au Grand Point-Virgule, à Paris.

2020 Tournée dans toute la France.

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