«Allô? J'aimerais louer Gucci aujourd'hui.» Au bout du fil, la Londonienne donne son numéro de carte de crédit pour que le prix de la location de Gucci lui soit débité. Elle enfile ses stilletos vernis. Passe chercher Gucci. Part se pavaner sur New Bond Street, son Gucci de location sous le bras. Sans oublier de faire un détour pipi par le parc. C'est que Gucci n'est pas un sac à main en croco siglé. Mais un chien, oui, un chien de la race spitz nain, âgé d'à peine 2 ans. Après les voitures et les sacs à main de luxe, c'est au tour des chiens de pouvoir être loués à l'heure ou à la journée. Ainsi, les nantis de Londres que la crise n'a pas touchés peuvent-ils passer quatre jours par mois avec le spitz, en déboursant quand même 600 francs mensuels - abonnement, laisse et sacs ramasse-crottes compris. Ce service est proposé par la société Flexpetz. L'entreprise américaine, également implantée à New York, Los Angeles et San Diego, prévoit d'ouvrir une enseigne à Paris d'ici à la fin de l'année. «Nous visons les gens qui ne peuvent pas avoir de chiens à plein temps et qui regrettent de ne pas pouvoir passer de temps avec un compagnon canin», explique la fondatrice Marlena Cervantes sur son site internet. Et ça marche. Deux articles publiés sur le site de la BBC relatent des témoignages de clients ravis, comme celui de Huwgh Taylor, un marchand de vin dont le train de vie est incompatible avec celui d'un chien, mais qui se console avec le petit Gucci dans les parcs londoniens.

Les Japonais en mal de compagnie louent des chihuahuas ou des teckels depuis plus longtemps déjà. Si, en 2001, une vingtaine de magasins de location de chiens étaient recensés à Tokyo, ils sont désormais près de 130 à profiter de ce marché juteux. Là-bas, les prix sont beaucoup plus modestes. Le plus célèbre, Puppy the World, propose une heure de balade pour moins de 20 francs. Et pour 100 francs de plus, le client peut emmener l'animal chez lui pendant 24 heures, même dormir avec.

Le cas nippon est particulier. Dans les pays anglo-saxons, les offres de location restent marginales. La création de Flexpetz a divisé l'opinion publique et fait couler beaucoup d'encre. Si bien que l'Etat du Massachusetts interdit depuis juillet dernier la location d'animaux, empêchant ainsi la société de s'étendre dans cette région des Etats-Unis. A Londres, les instances de protection des animaux, comme Dog Trust, tentent d'alarmer les autorités en clamant qu'un tel mode de vie est une aberration pour l'animal. «Ce système de location pose de sérieux problèmes d'éthique, parce qu'il ramène le chien à une marchandise, confirme Charles Trolliet, président de la Société suisse des vétérinaires. Mais aussi parce qu'il va à l'encontre de ce dont cet animal a besoin. Selon le spécialiste, le meilleur ami de l'homme est fait pour vivre dans une meute, représentée par la famille, à la tête de laquelle il peut identifier un maître. S'il passe d'une «meute» à l'autre, sans que la hiérarchie soit définie, il risque de développer des problèmes de comportement. Très vite désorienté, il pourrait se montrer agressif. «Dans le contexte actuel de chiens dangereux, nous avons besoin d'animaux socialisés qui sont aptes à vivre dans la société, poursuit-il. Toutes les mesures intelligentes tendent vers cela, comme les cours théoriques obligatoires pour les futurs propriétaires en vigueur en Suisse depuis septembre dernier. Un système de location qui fait passer l'animal de main en main me semble donc proche de l'irresponsabilité.»

En Suisse, pas moyen de louer un chien. Par contre, plusieurs refuges de la Société de protection des animaux autorisent les promenades en laisse sur présentation d'une pièce d'identité. A Lausanne, une dizaine d'amateurs sortent chaque semaine des pensionnaires pendant une heure, pas plus. «Si le chien passe plus de temps avec ces gens, il risque de s'attacher et vivrait une grande déception quand il serait ramené au refuge», note Samuel Debrot, président de la Société vaudoise de protection des animaux. A Genève, les responsables du refuge sont plus souples: les animaux peuvent être sortis durant trois heures l'après-midi. Certains jours de la semaine, comme le dimanche, plus de 40 personnes se pressent à 14 heures précises devant un grand tableau recouvert des photos de tous les chiens disponibles. «La plupart sont des habitués. Ils prennent tout le temps le même chien et viennent dès l'ouverture pour éviter que leur préféré soit choisi par quelqu'un d'autre», explique Sophie Birraux, gardienne. Est-ce qu'ils finissent par adopter leur compagnon dominical? Pas nécessairement. Quelques promeneurs projettent d'avoir un chien, mais ce n'est pas le cas de la majorité, la faute, par exemple, à une gérance qui interdit les animaux domestiques ou à une vie professionnelle incompatible avec une vie de chien. Du coup, ces balades gratuites deviennent des parenthèses bienheureuses pour tout le monde. Pour le chien en mal d'amour et de grands prés. Et pour les jeunes couples, les familles ou les personnes âgées qui ne peuvent s'engager pour le meilleur comme pour le pire. Reste que contrairement aux chiens loués, les pensionnaires de la SPA seront certainement le meilleur ami de quelqu'un à plein temps, un jour.