Il était temps! Placardé dans l’allée de l’immeuble, à côté des boîtes aux lettres, le petit mot du propriétaire n’avait que trop tardé: «Depuis plusieurs jours, un chien du voisinage ne cesse d’aboyer, notait-il. Plusieurs personnes se sont plaintes auprès de nous.» Difficile de ne pas les entendre, ces aboiements continus, dans la quiétude de ce quartier huppé de Manhattan. A en perdre complètement les nerfs! Mais la lettre continuait: «Un cas de mauvais traitement est probable. Si vous avez des informations, veuillez les communiquer au plus vite, etc., etc.»

Les voisins ont certes le droit à un certain silence. Mais bien avant d’être un gêneur, un chien est une victime potentielle et réclame donc toutes les attentions. A Manhattan, les chiens sont aussi civilisés que les humains. Ils n’aboient pas. Ou alors, ils ont sans doute des raisons légitimes de le faire.

Et heureusement! Il n’y a jamais eu autant de chiens dans la ville. De Manhattan au Queens, du Bronx à Brooklyn, dans les rues, les parcs, les delis – ces épiceries qui sont le fondement social de la ville –, dans les chaînes de magasins chics: aux dernières nouvelles, ils étaient près de 1,5 million.

Les chiens, à New York, ne disposent pas seulement d’un arsenal privilégié de règlements qui les protègent parfois mieux que leurs maîtres. Dans une ville qui elle-même n’a cessé de s’embourgeoiser, ils sont aujourd’hui traités comme des coqs en pâte. Dans la bonne société new-yorkaise, au moins une chambre de l’appartement est aujourd’hui réservée aux animaux de compagnie. On célèbre les anniversaires en invitant les amis de l’animal. On lui confectionne des habits qui s’accordent à ceux de sa maîtresse. On lui offre une poussette pour les longues promenades. On lui accorde des traitements médicaux – visites de routine chez le dentiste tous les trois mois, assurance, services privés de crémation – dont rêve encore la moitié de la planète.

«Que croyez-vous? Nous sommes au XXIe siècle! Il n’y a rien de mal à s’aimer soi-même et à aimer ceux qui vous entourent.» Janna Lee, 26 ans, sait garder son calme. Mais sa voix laisse percer un certain étonnement à devoir expliquer des choses à ce point évidentes. «Nous traitons les chiens comme notre famille. Mieux: ils font partie intégrante de la famille.»

Une évidence? En plus de gérer son business, la jeune femme d’origine coréenne a eu beaucoup à faire ces derniers temps à expliquer les ultimes conséquences de cette profession de foi. En Europe, dans le monde arabe, même dans un Japon pourtant habitué à toutes sortes de bizarreries, la nouvelle a été répercutée avec un mélange d’ironie et d’incrédulité: le Fetch Club pour chiens que Janna a ouvert il y a quelques mois avec son mari Peter Paul Balestrieri a fait le tour du monde. Il s’est converti en allégorie de ce qu’est New York aujourd’hui et de ce que, derrière leurs chiens, sont devenus les New-Yorkais.

La fièvre canine de New York a une origine bien précise. Avant, dans d’autres temps, les chiens étaient plutôt perçus comme une sorte de nuisance. Les lois dites du «pooper scooper» (ramasse-crottes), qui obligeaient le propriétaire à nettoyer le trottoir après le passage de son compagnon, avaient fini de refroidir les futurs propriétaires dans les années 1980.

Aujourd’hui, ces lois qui ont depuis lors essaimé aux quatre coins du monde sont bien sûr toujours en vigueur. Mais elles n’ont plus la moindre importance. Entre-temps sont survenus les attentats du 11 septembre 2001. Un tournant. Après ces scènes de fin du monde, c’était comme si chacun voulait retrouver chez lui une consolation immédiate, de retour du bureau. Une décennie plus tard, les chiffres sont là pour le prouver, ce besoin d’un amour inconditionnel est loin d’avoir disparu.

Mais cet amour, les New-Yorkais savent le rendre au centuple. A la réception du Fetch Club s’alignent les produits qui, d’entrée, font la différence. Aliments certifiés biologiques, pastilles pour aider à maintenir «une haleine fraîche», amuse-gueules confectionnés avec de la pizza cuite au feu de bois… Sur les rayons, la présentation n’a rien à envier à celle des supermarchés «organiques» devenus pratiquement la règle à Manhattan.

Sur l’iPhone de Peter Paul Balestrieri, les noms et les numéros de téléphone défilent: ce sont ceux des membres du club, que l’homme va chercher tous les matins avec sa fourgonnette. Les horaires sont flexibles, mais le club est ouvert 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. «Je ne connais pas les noms de leurs propriétaires, sourit-il. Ce n’est pas avec eux que j’ai à faire.» Pour sûr, les membres du personnel du club ont un grand «humain» écrit dans le dos de leur tee-shirt vert. Ici, ce sont les chiens qui sont maîtres.

Mais en définitive, leurs besoins ne diffèrent pas tant que cela de ceux des humains, du moins lorsque les uns et les autres vivent à Manhattan. Peter Paul Balestrieri détaille les amenities de ce club qui ont tant fait parler de lui: L’air? Filtré et purifié en permanence, ainsi que l’eau, minéralisée et passée à travers un ionisateur. Les excréments? Aussitôt aspirés et rendus invisibles par un système hautement sophistiqué d’évacuation. L’ensemble des installations a aussi été revu selon les enseignements du feng shui, cet art chinois qui vise à harmoniser les flux et les énergies d’un environnement.

Voici le spa et le salon de coiffure, offrant des traitements sur mesure pour se relaxer, se sentir en forme et donner les apparences d’être «énergisé». Sur demande sont aussi disponibles les massages et les thérapies électro-magnétiques. A droite, la salle de cinéma, où sont projetés sur écran plat des dessins animés et des films qui changent tous les jours. A l’étage, le fitness, les accessoires d’entraînement, les tapis roulants avec écran de télévision, les programmes de remise en forme ou de perte de poids avec un entraîneur personnel.

Mais bien sûr, la cerise sur le gâteau, c’est le night-club. La lumière tamisée, les coins canapé et cette piste de danse noir et mauve, plus vraie que nature, où les chiens peuvent s’ébattre à la nuit tombée, avec ou sans leurs maîtres, au son d’une musique mixée par un disc-jockey. Le restaurant, lui aussi, reste ouvert la nuit. Les menus sont à la carte, mais toujours garantis bio.

Tout cela n’est-il pas tout de même un peu excessif, «over the top», comme on dit ici? Janna Lee conserve son calme. «Pour les chiens des villes dont nous nous occupons, les besoins ne sont plus les mêmes, insiste-t-elle. On ne s’attend pas à ce qu’ils sortent gambader dans la nature. La clé, dans une ville comme New York, ce sont les questions de socialisation. Le trafic, le béton, les immeubles, le comportement à adopter avec les autres et avec les humains, voilà ce dont on se soucie. C’est dans ce cadre que l’on doit rendre les animaux heureux.»

A la vérité, le bonheur de ses protégés, Peter Paul Balestrieri ne sait trop qu’en penser. A 53 ans, l’homme né à Brooklyn et habitué à monter des businesses en accord avec sa volonté d’indépendance, n’est pas un rêveur naïf. C’est la première entreprise qu’il fonde avec sa femme, passionnée des animaux depuis l’enfance. C’est la première qui donne tous les signes de devenir rentable: «Les animaux ne rationalisent pas. Un chien peut bien rester enfermé toute la journée dans un appartement sombre, il aimera toujours son maître à son retour. Nos membres se souviennent-ils de ce qu’ils ont vécu ici lorsque je les ramène à la maison? Je n’en sais rien.» Mais le fondateur du Fetch voit la joie partagée des chiens et de leurs maîtres à l’heure où ceux qui vivent à proximité les attendent derrière la porte vitrée, comme à la sortie de l’école. Il raconte aussi cette nounou philippine, littéralement traînée par son chien, un habitué du club, qui désespérait de le rejoindre.

Reste encore la dernière critique des journaux et télévisions qui ont accouru au Fetch Club et qui ont bien dû convenir, après tout, que toutes les excentricités dont ils ont tenté de se moquer ne semblaient pas si loufoques à tout le monde: en décidant de s’implanter en plein quartier financier, à un jet de pierre de Wall Street, les fondateurs du club se sont-ils dit qu’il y avait de l’argent facile à gagner auprès de gens fortunés qui ne sont pas à une absurdité près? Le reproche est curieux au pays du capitalisme. Il est sûrement un signe des temps. Et nul doute: il visait davantage les milieux de la finance que le couple, qui pratique au demeurant des prix à peine plus élevés que ceux qui ont cours, pour un service comparable, dans le reste de Manhattan. Aujourd’hui, même des chiens qui dansent toute la nuit dans une tenue fluo restent moins bizarres que certains comportements de banquiers.