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Quand la Chine «d’en bas» raconte son quotidien en streaming

Wu Nengji produit de courtes vidéos mettant en scène son quotidien dans une ferme du Guangxi. Il appartient à une nouvelle génération de streamers qui documentent la Chine des campagnes et des villes de seconde zone

«Je ne veux plus de cette relation!» «Pourquoi? Donne-moi une autre chance!» «Je n’aime pas ta coupe de cheveux.» Cet échange tendu se déroule dans une allée boueuse bordée de champs de piments dans un bourg rural du Guangxi, au sud de la Chine. Dans l’arrière-fond, on entend des poules caqueter. Les protagonistes sont Wu Nengji, un jeune homme aux épaules larges surmontées d’un épais casque de cheveux, une demoiselle vêtue de longues bottes noires et son nouveau petit ami, qui arbore une frange raide surmontée d’une mèche bouffante.

Il s’agit de la scène d’ouverture d’une vidéo de Wu Nengji. Il les publie sur la plateforme de streaming Kuaishou, sous le pseudo Xiao Jiji («petit chanceux»). Chacune fait moins d’une minute et raconte un court récit mi-sardonique, mi-surréaliste. «Je n’ai pas vraiment de message à faire passer, glisse le vidéaste de 24 ans. Je veux juste faire sourire les gens après une longue journée de travail.» Il en a produit plus de 2000 et a 4,2 millions de followers.

Vidéos filmées au téléphone portable

En Chine, le streaming de courtes vidéos a explosé ces dernières années. Les premières plateformes apparues vers 2008, comme YY et Six Rooms, ont été rejointes par une galaxie de concurrents, à l’image de Meipai, Huajiao, Yizhibo ou Douyin. Fin 2018, 648 millions d’internautes en regardaient régulièrement, selon le China Internet Network Information Center. Ce marché valait 11,8 milliards de yuans (1,7 milliard de francs), en hausse de 106% par rapport à l’année précédente. Né dans les campagnes et les villes secondaires de l’Empire du Milieu, il met notamment en scène le quotidien des gens issus de milieux ruraux et défavorisés – et Kuaishou, une plateforme créée en 2011 qui a 266 millions d’usagers, est leur lieu de prédilection.

Wu Nengji a commencé à produire des vidéos pour ce portail il y a trois ans. Il venait de rentrer de Pékin, où il avait passé plusieurs années à cumuler les emplois précaires. «J’ai tout fait: serveur dans un restaurant, livreur de repas, glisse-t-il. Mais je ne gagnais pas assez d’argent.» De retour dans son village, il tourne en rond, ne sait pas quoi faire de sa vie. Lui vient alors l’idée de filmer son quotidien et de le diffuser sur Kuaishou.

«Mes vidéos sont filmées uniquement au téléphone portable, relate-t-il. Chaque scène fait l’objet d’une prise, deux au maximum.» Les décors sont composés des champs et des allées entourant la ferme où il vit. Les costumes sont assemblés à partir d’un tas d’accessoires posés en vrac à même le sol. Il y a des casques de moto, des perruques, un diadème de princesse en plastique.

Personnages hauts en couleur et nouveaux codes

Certaines de ses créations sont poétiques, montrant son quotidien à la ferme et ses tentatives vaines pour trouver une petite amie alors qu’il n’a pas d’argent. D’autres composent des petites vignettes dadaïstes, comme cette vidéo où on le voit s’adonner à des mouvements de danse saccadés au son d’une techno de pacotille.

Elles sont typiques des vidéos qu’on trouve sur Kaishou. On y voit des paysans semer leur récolte, des pêcheurs attraper des anguilles et des grands-mères montrer des recettes de cuisine régionales. «Certains agriculteurs profitent de cette plateforme pour vendre leurs produits directement à leurs consommateurs», note Jun Wen Woo, une experte des vidéos en ligne chez IHS Markit.

Certains streamers gagnent à peine de quoi vivre; d’autres sont devenus millionnaires… Dans le nord-est du pays, une région marquée par le déclin industriel, cette activité a permis de revitaliser des zones entières

Jian Xu, un spécialiste de la communication

Cet écosystème a développé ses propres codes, comme le social shake, une chorégraphie effectuée en pleine rue, ou le mic-shouting, un mélange de diatribe et de rap. Kuaishou regorge aussi de personnages hauts en couleur jouant sur les instincts voyeuristes des internautes, comme ce couple atteint de nanisme, cette jeune femme qui se filme en train d’avaler des poissons rouges vivants ou ce trio de sœurs atteintes de la maladie des os de verre.

Entrouvrir une porte à la contestation

Parfois, les contenus prennent une teinte critique envers le régime. Lorsque Pékin a mis à la porte des milliers de travailleurs migrants au cœur de l’hiver 2017, Kuaishou fut la seule plateforme de streaming à documenter ces événements.

En 2018, le portail a toutefois dû supprimer, sur demande des autorités, certains contenus jugés amoraux, dont une série de vidéos mettant en scène des mères adolescentes. «Kuaishou a dû engager des centaines de censeurs pour monitorer tous ses contenus», relève Zhicong Lu, un chercheur de l’Université de Toronto qui a étudié le phénomène. Les tatouages, les jurons et les allusions sexuelles ont disparu de la plateforme.

Une stratégie payante

Il est 14h30. Une petite troupe de jeunes s’est amassée dans la cour de la ferme de Wu Nengji. Certains possèdent leurs propres chaînes de streaming; d’autres sont juste là pour faire office de figurants. «La plupart sont des amis d’enfance», glisse le jeune homme. Vêtu d’un training noir à rayures blanches, d’un pull à capuche et de schlaps en plastique, il ne ressemble pas vraiment à une star d’internet. Il est néanmoins le meneur de la bande.

Il réunit tout le monde dans un hangar poussiéreux. Chacun émet ses propositions pour la suite de la vidéo. Elles sont débattues, disputées, moquées. «Très souvent, nous trouvons une idée pour les cinq premières secondes de la vidéo – que nous filmons aussitôt – et nous réfléchissons à la suite après», explique le vidéaste.

Les jeunes des villes aiment regarder ces vidéos car cela leur paraît exotique. Elles plaisent aussi aux travailleurs migrants qui ont la nostalgie des campagnes, ainsi qu’aux personnes âgées qui y retrouvent la Chine de leur enfance

Zhicong Lu, chercheur de l’Université de Toronto

Un concept finit par s’imposer: comme la petite amie de Wu Nengji n’aime pas sa coupe de cheveux, il va en changer. Deux de ses amis se saisissent d’une bonbonne de laque et d’un sèche-cheveux et lui façonnent une étrange coupe de cheveux bombée. La suite de la vidéo le montre en train de repousser les avances de son ex.

Elle a été vue 6,7 millions de fois, likée 264 000 fois et a généré 15 000 commentaires. Wu Nengji vit désormais de ses vidéos. Il gagne entre 10 000 et 20 000 yuans (1500 à 3000 francs) par mois, soit entre deux et quatre fois plus que le salaire moyen d’un ouvrier en Chine.

Cadeaux virtuels, véritable compte bancaire

Son parcours est loin d’être unique. «Certains streamers gagnent à peine de quoi vivre; d’autres sont devenus millionnaires, détaille Jian Xu, un spécialiste de la communication à l’Université Deakin en Australie. Dans le nord-est du pays, une région marquée par le déclin industriel, cette activité a permis de revitaliser des zones entières.» Liu Mama, une paysanne dont les raps irrévérencieux et les recettes de cuisine sont devenus cultes, gagne 1 million de yuans (150 000 francs) par mois.

«Au début, mes parents étaient très critiques: ils voulaient que j’aille travailler dans une usine en ville et que je leur renvoie de l’argent, raconte Wu Nengji. Mais lorsqu’ils ont vu que cela me plaisait vraiment et que je gagnais bien ma vie, ils ont changé d’avis.» Tous ses revenus proviennent de ses fans. Ces derniers lui offrent des cadeaux virtuels valant une poignée de yuans, sous la forme de stickers de roses ou de bières qu’il peut convertir en argent réel.

Nostalgie et exotisme

«Les jeunes des villes aiment regarder ces vidéos car cela leur paraît exotique, explique Zhicong Lu. Elles plaisent aussi aux travailleurs migrants qui ont la nostalgie des campagnes qu’ils ont abandonnées, ainsi qu’aux personnes âgées qui y retrouvent la Chine de leur enfance.»

Le soleil va bientôt se coucher. Il est l’heure pour Wu Nengji de donner à manger aux cochons. Il se saisit d’un bidon de gruau et le verse à la louche dans la mangeoire des bêtes. Ce soir, il se mettra devant son ordinateur antique, dont l’écran est soutenu par le dossier d’une chaise, et éditera sa vidéo grâce à un programme de montage qu’il a appris à utiliser tout seul. Au petit matin, elle sera mise en ligne.

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