Mobilité

En Chine, des millions de vélos colorés inondent les villes

Depuis plusieurs mois, des bicyclettes parcourent les rues de Pékin, Shanghai ou Shenzhen. Les Chinois ont réinventé le 'vélib', grâce au smartphone. Mais les villes commencent à se plaindre de cette invasion

Ils avaient presque disparu des rues de Pékin ou Shanghai. Chassés par les scooters électriques et les voitures, symboles de la réussite économique chinoise. Et pourtant, ils sont de retour, les vélos.

Depuis plusieurs mois, des vagues colorées, bleu, jaune et orange, déferlent sur les avenues, envahissent les trottoirs, et remettent les Chinois en selle malgré la pollution de l’air. Pour un peu, ils nous renverraient 45 ans en arrière, lorsque, en 1972, le réalisateur italien Michelangelo Antonioni filmait une Chine en deux roues. Mais cette fois, smartphones et GPS ont permis de créer un 'vélib' à la chinoise.

«Ne me prenez pas en photo, cela me déconcentre encore plus! Cela faisait 20 ans que je n’étais pas montée sur un vélo», rit Madame Li qui arrête avec peine sa bicyclette jaune vif sur un trottoir de Sanlitun, un quartier chic de Pékin où se trouvent les ambassades. D’habitude, cette cinquantenaire prend le bus, mais comme en ce mercredi de mars il fait grand beau, «je me suis dit que j’allais pédaler. C’est tellement pratique de prendre un vélo. Ils sont là, placés à la sortie du métro.» Une camionnette vient d’ailleurs d’y déposer une vingtaine de bécanes.

Meimei, employée d’une multinationale américaine dans la capitale chinoise, enlève son masque pour parler. «Il fait beau, je sais, mais je me méfie quand même de la pollution. Surtout quand je pédale», justifie-t-elle. Sa journée de travail terminée, elle est ravie de prendre un moment pour expliquer le mode d’emploi de ces vélos d’un genre nouveau: «C’est très simple. J’ouvre WeChat, je place mon téléphone près du code QR derrière la selle, et hop, le cadenas s’ouvre automatiquement. Je ferai le contraire en arrivant et le cadenas se verrouillera tout seul. Il y a une puce dans ce boîtier, comme cela la compagnie peut venir les chercher et les redéployer dans la ville.» Elle conclut par le coût: «Un yuan de l’heure (ndlr: à peine 15 centimes de franc), c’est presque donné! Et je suis contente de faire un peu d’exercice.»

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Découvrir la ville

Le même engouement se confirme dans d’autres villes. A Shanghai, Phoebe, la trentaine, va désormais tous les jours à vélo jusqu’au métro. «Je n’ai plus à attendre le bus. En plus, le modèle Mobike que je prends est très esthétique, explique cette designeuse par téléphone. Et c’est tellement agréable de voir les rues de la ville encombrées par ces vélos colorés. Cela change des files de voitures.»

Lorsque Phoebe est née, plus de 60% des pendulaires se déplaçaient à vélo. Ils ne sont plus que 12%, selon les chiffres du gouvernement chinois. Entre-temps, la Chine est devenue le premier marché mondial de l’automobile, avec 23 millions de voitures vendues sur la seule année de 2016. L’avènement des applications sur smartphone et l’émergence d’une nouvelle culture du partage vont peut-être renverser la donne. Depuis 2015, ces vélos partagés ne cessent de se développer. L’hiver dernier a été marqué par une véritable «explosion», calcule iResearch. Cette société d’analyse chinoise estime que l’utilisation quotidienne moyenne de l’application Mobike a bondi de 20% entre décembre et janvier dernier.

Comme Ofo, l’autre grand acteur du marché où une dizaine de sociétés se font concurrence, Mobike comptabilise quelque 100 millions d’utilisateurs, indique iResearch. Ce dernier a reçu plus de 400 millions de dollars de Tencent, le géant du web qui possède le réseau social WeChat, et des Américains de Sequoia Capital, notamment. Ofo et ses vélos jaunes, soutenus par Didi, qui a évincé Uber de Chine, ont fait mieux: 450 millions levés au début du mois.

Vivre plus sainement

Ces centaines de milliers de bicyclettes illustrent aussi la force de frappe industrielle chinoise. Foxconn, connu pour fabriquer les iPhone, a signé un accord avec Mobike pour devenir leur équipementier exclusif. Il prévoit de doubler sa capacité de production à 10 millions de vélos par année, près de 20 à la minute.

«Les derniers modèles sont vraiment de bonne qualité», commente Bao, un ingénieur à Shenzhen qui «adore» ce moyen de transport. «J’ai commencé par les Mobike, mais les premiers étaient vraiment lourds. Heureusement qu’ils les ont allégés.» Bao avait pourtant son propre vélo, «mais je n’avais pas le temps de l’entretenir. Et puis, je ne savais jamais trop où le laisser, je redoutais aussi de me le faire voler. Au bout d’un moment, je ne m’en suis plus servi.»

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L’engouement pour ces nouveaux vélos ne s’explique toutefois pas uniquement par leur simplicité d’usage ou leur faible coût. Il reflète aussi une évolution sociétale. Dans une étude sur les consommateurs des pays émergents publiée cette semaine à Hongkong, Credit Suisse évoque un «changement de style de vie». «Ces consommateurs aspirent à vivre plus sainement. Par exemple, dans la région Asie Pacifique, près de 40% d’entre eux suivent un régime pauvre en graisse, presque deux fois plus que ce que l’on observe en Europe ou en Amérique du nord», détaille Richard Kersley, qui a piloté l’étude.

Bécanes abandonnées

En Chine, 2561 personnes à travers le pays ont été interrogées en face-à-face par l’institut Nielsen, pour le compte de Credit Suisse. La banque constate aussi que les Chinois veulent faire plus d’activité physique. Par ailleurs, «les gens veulent être mobiles, mais ils ne souhaitent plus nécessairement détenir une voiture, poursuit Richard Kersley. Certains vont préférer la partager avec d’autres, comme le permettent de le faire des services tels que Lyft ou Didi Chuxing.»

Le succès de ces vélos a cependant son revers. Les municipalités se plaignent de leur trop grand nombre. Les start-up, pas encore rentables, ont noyé les villes sous leurs bécanes pour gagner des parts de marché. «L’autre jour, j’en ai vu sur le bord d’une route une cinquantaine, tout simplement abandonnée», déplore Bao.

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En réaction, certaines villes ont demandé à Mobike et à ses concurrents de mieux surveiller leur parc de bicyclettes. La semaine passée, Shanghai a lancé une consultation pour améliorer la sécurité en proposant de les interdire aux moins de 12 ans ou d’imposer un meilleur entretien.

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